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Documents de référence

Veille sociale :
L'entreprise vue d'en haut et l'entreprise vue d'en bas

Point de vue du n° 719 (6 mars 2006)
La pire difficulté pour le dirigeant est d'échapper à la solitude. A la mesure de son autoritarisme ou de son mauvais caractère, on lui cache des choses. S'il sait faire preuve de lucidité, il s'en rendra bien compte. Mais il risque vite de s'enfermer dans ses illusions. Ce qu'il croit être la réalité de l'entreprise n'est pas la réalité. Comme il se veut rationnel, il va toutefois s'équiper d'indicateurs et de tableaux de bord. Il va apprécier la réalité de l'entreprise, notamment, à travers l'évolution des chiffres que lui fournit sa comptabilité. Mais le risque alors est de confondre le territoire avec la carte qui le décrit. Or, la carte ne dit pas tout du territoire. Selon que l'on est touriste ou géologue, l'on fera appel à une carte touristique ou à une carte géologique, quitte à ne pas s'intéresser à autre chose. Ainsi en va-t-il des indicateurs de gestion auxquels se fie le dirigeant d'entreprise. Ils ne lui disent pas tout. L'entreprise, dans sa profondeur, conserve sa part d'obscurité. Or, l'oublier, c'est prendre le risque de laisser de côté des informations qui, peut-être, seraient pourtant importantes en vue des décisions qu'il lui faut prendre.

“Nous n'avions rien vu venir” :
la genèse d'un conflit social


Histoire classique. Le Dirigeant, dans la solitude de son bureau, a de quoi être content. Les résultats économiques sont plus que satisfaisants. La campagne commerciale de ces derniers mois a porté ses fruits. Le lancement du nouveau produit a été réussi. Et il a pu annoncer au personnel qu'il bénéficierait d'un intéressement qui, pour certains, représentera presque un mois de salaire. Comment les salariés ne seraient-ils pas eux-mêmes satisfaits ?

Et pourtant, sans crier gare, mouvement de grève. “Nous n'avons rien vu venir”, déclarent ses collaborateurs, faisant écho à sa propre surprise. Stupeur, dénégation, indignation - il lui faut pourtant faire son deuil : voilà ses brillants résultats compromis. Et d'exprimer sa colère sur deux modes :

  • “ce sont des meneurs, minoritaires, qui veulent détruire l'entreprise et qui manipulent le personnel ; d'ailleurs, je les connais bien”,

  • “leur comportement est irrationnel, ou bien parce qu'ils sont mal informés, ou bien parce qu'ils sont incapables de comprendre”.
Le problème, c'est que ce n'est pas du tout comme cela que les grévistes voient les choses. A leurs yeux, l'année qui vient de s'écouler a été très éprouvante. Il a fallu faire face à un surcroît énorme de travail, s'adapter à de nouvelles méthodes de management dont le bien-fondé n'allait pas de soi, supporter les injonctions de jeunes managers fraîchement débarqués et qui croient tout savoir, mettre en oeuvre ce nouveau logiciel qui fait perdre un temps fou, et ainsi de suite. “On le leur avait bien dit”, affirment ces vieux agents de maîtrise, “mais ils ne nous ont pas écoutés”. En attendant, le résultat est là : l'entreprise est plantée.

C'est alors que l'on fera appel au consultant pour essayer de comprendre ce qui s'est passé. Or, ce qui s'est passé est assez simple : ce que perçoit le dirigeant, de la vie de l'entreprise, n'a rien à voir avec ce que perçoit la masse du personnel ; en sens inverse, ce que perçoit la masse du personnel est étranger à ce que perçoit le dirigeant. (le lancement du nouveau produit, les résultats, etc.) aura été perçu comme une insupportable régression aux yeux du personnel (travail supplémentaire, injonctions paradoxales, développement du stress, etc.). Les salariés ont bien essayé de le faire savoir, mais la Direction leur donnait le sentiment d'avoir l'es­prit ailleurs : ils n'avaient d'ailleurs pas tort, puis­qu'elle ne songeait qu'à atteindre, coûte que coûte, les objectifs qu'elle s'était fixés. Il y a donc eu une rupture de communication. C'est ce qu'on appelle un conflit.

Encadrement, représentants du personnel :
pourquoi les relais n'ont-ils pas fonctionné ?

Le dirigeant, dans toute organisation un peu grande, n'est jamais en contact direct et perma­nent avec “la base” ; il lui faut donc des inter­médiaires. Ces intermédiaires, dans l'entreprise, sont de deux sortes : il y a d'abord l'encadrement, et il y a ensuite la représentation du personnel. Si donc le dirigeant s'est laissé surprendre par des réactions inattendues, à ses yeux, venant du per­sonnel, c'est que ces intermédiaires n'ont pas joué leur rôle de transmission et d'alerte.

Venant de l'encadrement, la rupture est à cher­cher quelque part dans la chaîne hiérarchique. Les agents de maîtrise, interrogés après coup, expriment souvent leurs difficultés à se faire entendre de leur propre supérieur hiérarchique. Celui-ci, de son côté, peut être “ailleurs”, prisonnier de ses cer­titudes et de ses préoccupations au point d'être devenu aveugle face aux “signaux faibles” envoyés par le personnel. Il estime essentiel de réaliser ses objectifs et il ne comprendrait pas qu'il n'en aille pas de même de ses collaborateurs. Il est passionné par ce qu'il fait au point d'imaginer que tous partagent nécessairement sa passion. A moins qu'il sous-estime les raisons que ses colla­borateurs pourraient avoir de se plaindre. Quoi qu'il en soit, il aura négligé d'essayer de les com­prendre dans ce qu'ils ont de différent de lui-même. Il aura été victime, autrement dit, de sa tendance au narcissisme.

Mais alors, que faisaient les représentants du personnel ? Parfois, ils n'auront pu eux-mêmes se faire entendre : ils ont tellement tendance à se montrer systématiquement critiques et à se plaindre en permanence. Parfois, ils auront été eux-mêmes absents, coupés sans même s'en douter des pré­occupations de leurs mandants, enfermés dans leur propre problématique. Parfois, enfin, ils auront attendu le moment qu'ils jugeaient propice pour “mobiliser” le personnel, prenant alors la tête du mouvement, consolidant ainsi leur pouvoir ou prenant leur revanche sur la Direction. Dans un cas comme dans l'autre, ils auront failli par rapport au rôle que l'on pouvait attendre de leur part.

Le dirigeant se sera ainsi laissé surprendre parce que les relais sur lesquels il comptait n'auront pas fonctionné. Mais se seraient-ils exprimés, les aurait-il écoutés ? Peut-être aura-t-il eu tendance, de son côté, à se fier trop exclusivement à des indicateurs, le plus souvent chiffrés, qui à ses yeux lui rendaient fidèlement compte de la réalité.

La carte n'est pas le territoire :
revenir aux réalités humaines

Boussole et astrolabe sont incontestablement utiles au marin ; cependant, elles ne sauraient lui rendre compte de l'état de la mer ; celui-ci se jauge, nez au vent, à scruter l'horizon. Nombre de managers, pourtant, s'imaginent, enfermés dans leur bureau, qu'indicateurs et tableaux de bord leur suffiront pour juger de l'état de l'entreprise. C'est oublier un peu vite qu'indicateurs et tableaux de bord, par construction, reflètent leurs préoc­cupations avant même la réalité de l'entreprise. Il s'agit là d'outils qui les renseignent sur ce qui les intéresse, non pas nécessairement sur ce qu'il serait pertinent de chercher à évaluer.

Le manager ainsi enfermé dans ses ratios est un idéaliste ; compte tenu de sa formation et des objectifs de résultats sur lesquels il cale sa conduite, il en vient à oublier les réalités concrètes que pré­tendent exprimer les chiffres qu'il a sous les yeux ; tel Li Po, il se noie, croyant pouvoir embras­ser la lune en se jetant sur son reflet dans l'eau. Il a, autrement dit, perdu le sens des réalités. Vient le jour où les réalités le rattrapent et, alors, le réveil est parfois amer. C'est ce qui s'appelle “prendre ses désirs pour des réalités”. Ainsi, à moins d'être poète, devient-on autiste. Tel est le danger qui guette à tout moment le manager ; et cela, les grands dirigeants le savent bien, tel le calife Hârûn Al-Rashîd, s'échappant de son palais pour visiter nuitamment Bagdad, déguisé en mendiant.

Ce qu'il faut éviter :

  • s'imaginer que les autres pensent comme l'on pense soi-même et qu'ils ont, de la réalité, un perception identique ;

  • s'enfermer dans la contemplation des chiffres - données et ratios - au point d'en oublier la réalité, dans toute sa complexité et s'imaginer ainsi que tout ce qui compte est mesurable ;

  • s'abstenir a priori d'écouter ceux dont on ne partage pas le point de vue et susciter autour de soi un effet de cour qui isole des réalités.
L'attitude à adopter :
  • avoir constamment les sens en éveil afin de détecter, en temps utile, les signaux faibles, y compris (et même surtout) quand on pense que tout va bien ;

  • accepter les réactions humaines dans toute leur diversité et se persuadant qu'elles peuvent avoir une influence déterminante sur la réussite de l'entreprise, au moins à terme ;

  • considérer les indicateurs chiffrés comme une source de données qui ne dispense pas d'aller sur le terrain afin d'apprécier directement la situation ;

  • disposer de capteurs, autrement dit, d'interlocuteurs dispersés en différents points de l'organisation, et qui soient capable d'impertinence, autrement dit d'exprimer un point de vue personnel qui soit autre chose que ce que chacun répète ou que le dirigeant souhaiterait a priori entendre ;

  • procéder de temps en temps à des enquêtes de climat social en vue d'évaluer la portée des irritants (méthode M@RS) susceptibles de contribuer à une détérioration du climat social.

Hubert Landier

 
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