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Documents de référence
Ensauvagement :
que faire ?

Point de vue du n° 718 (20 février 2006)
Les réactions de plusieurs lecteurs à l'éditorial publié dans le dernier numéro de cette Lettre sous le titre “des voyous en col blanc” attestent que le risque d'un “ensauvagement” des entreprises n'est pas vain. Les managers, de plus en plus, se trouvent confrontés à des comportements qui vont du manque de politesse à l'incivilité et à la violence plus ou moins incontrôlables.
Cet ensauvagement est visible à tous les niveaux : jeunes salariés de faible qualification, clients agressifs, managers au comportement brutal ou méprisant. Il est permis d'y voir un problème qui risque de polluer de plus en plus la vie des entreprises, et donc leur efficacité. Inventaire, analyse de l'arbre des causes, recherche de solutions : Management social inaugure dans ce numéro l'exploration d'un sujet qui se poursuivra au cours des prochains mois. Avec une perspective, si le besoin se confirme : créer un groupe de travail en vue d'identifier, entre praticiens, les problèmes rencontrés, leurs effets et les lignes d'action possibles.

L'incivilité au quotidien :
l'entreprise face à une violence multiforme


Les incivilités, dans la vie de l'entreprise, tendent à se multiplier : elles vont de la plus innocente à la plus grave :

  • tel directeur d'un magasin de mode se bat pour que les vendeuses évitent de s'adresser au client en ruminant leur chewing-gum,

  • un vendeur finit par asséner un coup de poing à un client qui l'a lui-même agressé verbalement à plusieurs reprises,

  • de jeunes manutentionnaires, le lundi matin, règlent à coups de couteau un problème de filles survenu durant leur sortie du week-end,

  • un veilleur de nuit semble juger normal de dealer sur le parking de l'hôtel,

  • un DRH soupçonne fort les cotisations syndi­cales, dans un établissement où travaillent une majorité de travailleurs immigrés, d'alimenter un réseau islamiste radical.
Les exemples pourraient être multipliés. On notera que ces incivilités ou ces violences n'épar­gnent aucun milieu : elles sont par exemple le fait :
  • de jeunes, et notamment de jeunes issus de milieux désocialisés qui transposent dans l'entre­prise les “règles du jeu” qui leur semblent par ailleurs naturelles parce que ce sont les seules qu'ils connaissent :

  • de clients, dans les magasins, qui se montrent désinvoltes ou impolis avec les vendeurs ou les caissiers, allant parfois jusqu'à l'insulte :

  • de représentants du personnel qui croient pou­voir se montrer systématiquement agressifs ou injurieux en se réfugiant derrière les “droits” attachés au mandat dont ils se réclament,

  • de managers faisant preuve de désinvolture ou affichant une attitude méprisante, notamment à l'égard des salariés avec lesquels ils sont en rela­tion.
Que faire face aux incivilités ?
le manager désarmé

Face à ces manifestations plus ou moins ouvertes de violence, le manager soucieux de rétablir un minimum de civilité est le plus souvent désarmé : en effet :

  • fréquemment, elles ne tombent pas sous l'ef­fet de la loi : elles se situent le plus souvent à la limite : va-t-on “coller un avertissement” au ven­deur qui ne peut se passer de son chewing-gum ou dont le ton peut être jugé insolent ? Bien au contraire, le contrevenant, face aux reproches qui lui sont faits, se retranchera volontiers derrière ce qu'il juge être son droit :

  • la mauvaise volonté est difficile à sanction­ner, les preuves difficiles à produire : la personne mise en cause adoptera la posture d'une victime et trouvera vite des défenseurs, poussant le mana­ger à éviter un affrontement qu'il sait inévitable et dont il redoute par avance les effets :

  • même dans le cas de délits évidents, l'entreprise ne trouvera pas nécessairement d'appui du côté des services publics, du moins tant que l'ordre public n'est pas gravement et immédiatement mis en cause : d'une part, ceux-ci sont débordés : d'autre part, ils prendront aisément la défense de la veuve et de l'orphelin, autrement dit, du salarié au détriment de l'entreprise : le licenciement du veilleur de nuit qui dealait sur le parking sera refusé par l'inspecteur du travail au motif que l'em­ployeur n'avait pas à surveiller ce qu'il faisait de ses heures de délégation (il s'agissait d'un délégué du personnel) et que le parking se trouvait en dehors du périmètre de l'hôtel.
Face à ces difficultés prévisibles, la tentation, pour le manager, est de laisser faire, au moins tant qu'il n'en résulte pas d'inconvénients trop graves ou trop visibles pour l'entreprise. Le problème, c'est que les mauvaises habitudes tendent à s'ins­taller et à s'amplifier, choquant ceux des salariés qui, se fondant sur leur propre code de bonne conduite, ne comprennent pas “pourquoi la direc­tion laisse faire”.

L'arbre des causes :
carences éducatives et mauvaises pratiques de management

Les canons de la politesse évoluent d'une géné­ration à l'autre et certaines difficultés sont certai­nement dues à l'existence de référentiels différents entre jeunes et anciens. Ceci étant dit, il est clair que l'entreprise se trouve aujourd'hui confrontée à ce qu'on pourrait désigner comme des “carences éducatives” : les parents, débordés, se déchar­gent volontiers sur l'école : les maîtres, qui le sont eux-mêmes, y suppléent avec difficulté : le résul­tat, c'est que l'entreprise accueille des jeunes qui, dans certains cas, n'ont qu'une conscience très vague des limites à ne pas dépasser, distinguent malaisément le bien et le mal et n'ont pratique­ment aucune notion de l'autorité.

Il faut avoir l'expérience d'avoir mis à la porte deux étudiants de troisième année d'une grande école d'ingénieurs qui bavardaient un peu trop bruyamment dans le fond de la salle pour se per­suader que ce problème ne concerne pas seule­ment les jeunes issus des “milieux défavorisés”. Aucun professeur ne leur aura jamais rien dit et, tout simplement, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. Or, ce sont ces mêmes ingénieurs que l'entreprise accueillera quelques mois plus tard avec pour mission de faire respecter l'ordre et la dis­cipline . . .

A ce problème d'éducation s'ajoute souvent un problème lié au fonctionnement de l'entreprise elle-même. Certaines pratiques de management, excessivement centrées sur l'obtention de résul­tats immédiats, aboutissent à des comportements d'une brutalité qui exclut a priori toute marque de civilité et de compassion humaine. Autant dire que nombre de managers, compte tenu des méthodes de management qui leur ont été ensei­gnées et des normes qu'ils s'estiment tenus de res­pecter (et ceci d'autant plus que c'est leur “réussite”, donc leur avenir professionnel qui est en jeu), manquent totalement de raffinement et se comportent comme des brutes. Ils seront donc d'autant plus mal placés pour faire respecter, à leur tour, un minimum de courtoisie dans les rela­tions de travail.

L'entreprise en vient alors à constituer un milieu favorable à la diffusion de formes de discourtoisies issues de l'extérieur. Prenons un exemple : je rends une voiture de location et le garçon de piste me somme brutalement de déplacer le véhicule parce que “je gêne” : je lui réponds que 1) on dit “bon­jour”, 2) on dit “s'il vous plaît”. Il se trouve que quelques mois auparavant, j'ai constaté un comportement comparable, venant d'un très haut dirigeant de cette même entreprise (filiale d'un groupe allemand) qui, après m'avoir fait travailler l'équivalent d'une journée sur un projet d'inter­vention (il avait des problèmes avec les représen­tants du personnel), n'a jamais donné suite et n'a jamais répondu à mes multiples messages Internet. De toute évidence, ce personnage est un malotru : dois-je m'étonner ensuite du comportement du garçon de piste ? Le comportement du manager a nécessairement des effets en chaîne sur les relations de travail, sur le comportement des représentants du personnel et sur les relations avec les clients.

Face à cette débandade,
que faire ?

Cet effet en chaîne finira par porter préjudice à l'entreprise. Je ne ferai plus appel à ce loueur de voitures et ses campagnes publicitaires me font désormais sourire. Je suppose que je ne suis pas le seul. Il y aura donc des conséquences commer­ciales. En attendant, cette dégradation de la qua­lité de service n'apparaît pas dans les résultats, qui dans l'immédiat sont peut-être très bons. Le manager aura atteint ses objectifs et sera bien placé pour “évoluer vers une nouvelle étape de sa carrière”. En attendant, l'image de l'entreprise en pâtit : cela fait partie des “coûts cachés” et ceux-ci gagneraient à être pris en considération. C'est un premier point.

Comment dès lors interrompre la spirale qui part du manque d'éducation des nouveaux embau­chés et de pratiques de management tendant à encourager des comportements brutaux et “dénués de sentiments” (“business is business”), pour déboucher sur la diffusion en chaîne d'une pra­tique généralisée de discourtoisie et d'incivilité, susceptible elle-même de déboucher sur des pra­tiques plus graves encore ? On ne proposera ici que quelques pistes :

  • formaliser un code de bonne conduite qui soit connu de tous et dont la mise en oeuvre soit fon­dée sur l'exemplarité de toutes les personnes exer­çant une autorité, à commencer par les managers eux-mêmes,

  • refuser tout dérapage par rapport à ce code, et se garder de toute forme de laisser-aller qui serait dictée par la facilité,

  • faire en sorte que les managers se sentent sou­tenus en ce sens et bénéficient d'un support efficace, notamment sur le plan juridique et psychologique,

  • faire en sorte que le comportement humain de chacun des salariés fasse partie des thèmes abordés au cours des entretiens annuels d'évalua­tion.
Il n'est pas sûr que tout ceci soit suffisant : et seule l'expérience des entreprises soucieuses de lutter contre ce fléau permettra d'avancer. On y reviendra.

Hubert Landier

 
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