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Documents de référence
Discriminations et répression antisyndicale :
ce qu'il en est réellement

Point de vue du n° 714 (26 décembre 2005)
Les syndicalistes se plaignent régulièrement de la répression dont ils feraient l'objet, venant des employeurs. La “chasse aux sorcières” serait désormais moins visible, mais tout aussi réelle et plus subtile.
Les employeurs, de leur côté, nient l'existence de celle-ci ; certaines grandes entreprises ont même signé des accords précisant les conditions d'exercice des fonctions de représentation du personnel. En revanche, ils se plaignent volontiers de ce qu'on pourrait appeler le manque de “civisme” de certains militants, dont le comportement leur paraît inacceptable.
De là l'existence de contentieux, les employeurs déplorant la difficulté de se séparer de “salariés protégés” ayant commis des fautes qu'ils jugent graves, et les syndicats s'élevant, de leur côté, contre les décisions de l'administration du travail à l'encontre de certains militants.
Des points de vue contrastés qui appellent probablement une analyse plus nuancée que le point de vue parfois tranché que l'on peut entendre de part et d'autre. On distinguera en ce sens le comportement de l'entreprise, tel qu'il résulte de décisions relevant de la Direction générale et celui qui correspond à l'attitude, dans leur façon de se comporter avec leurs interlocuteurs, de managers investis d'une responsabilité locale (établissement ou service). La cohérence entre l'un et l'autre niveau, en effet, est loin d'être assurée.

Les entreprises et les syndicats :
une pratique qui est loin d'être homogène


Les rapports entre les entreprises et les syndicats sont le résultat d'une histoire largement fondée sur l'exclusion réciproque. Ce n'est pas le lieu d'y revenir. On en retiendra deux choses :

  • une solide prévention, venant d'un grand nombre d'entreprises, et notamment de patrons de PME, à l'égard du fait syndical envisagé en soi ; celle-ci se nourrit d'une solide méconnaissance de ce que sont les syndicats, enrichie de souvenirs empruntés à un passé plus ou moins lointain, ceux-ci se trouvant entretenus par l'image négative que les syndicalistes donnent d'eux-mêmes à l'occasion de conflits dont les épisodes les plus violents font l'objet d'une large médiatisation ;

  • une “prévention sélective” se traduisant par une solide aversion pour les tendances syndicales qualifiées de “politisées” et qui mettent en avant des principes d'action d'origine marxiste condamnant a priori l'action des entrepreneurs et envisageant les relations avec eux sur un mode essentiellement conflictuel - cette “politisation” faisant parfois l'objet d'un jugement étendu par généralisation au syndicalisme dans son ensemble.
De là toute une gamme de comportements :
  • certaines entreprises s'efforcent d'éviter l'imnplantation des syndicats en misant sur la capacité des cadres et des agents de maîtrise à “occuper le terrain” en se montrant attentifs aux attentes individuelles ; l'implantation d'un syndicat est alors considérée comme une faute ; dans ces conditions, cadres et agents de maîtrise peuvent évidemment être tentés d'employer des moyens peu avouables pour éviter une telle implantation ; une telle politique se poursuit probablement encore dans nombre de PME, mais semble aujourd'hui devenue très rare venant de grandes entreprises (dont on pourrait toutefois citer quelques exemples) ;

  • a contrario, nombre de grandes entreprises s'efforcent de construire des relations sociales intelligentes, fondées sur une reconnaissance pleine et entière du fait syndical dans sa diversité ; certaines d'entre elles ont négocié en ce sens des accords sur les conditions d'exercice des fonctions de représentation du personnel ; bien entendu, cela n'empêche pas leurs dirigeants de regretter, à titre personnel, le comportement de leurs interlocuteurs, qu'ils souhaiteraient à la fois plus compétents et plus représentatifs de ce qu'ils estiment être les attentes du personnel ;

  • c'est d'ailleurs cette insuffisance syndicale qui pousse de plus en plus certaines entreprises à adopter,au plus haut niveau, une attitude de contournement : puisque les syndicats ne sont pas à la hauteur de la situation, on se contentera de respecter les prescriptions légales, mais sans plus ; il s'agit alors d'une sorte d'intendance, les représentants du personnel étant tenus à l'écart des grandes options stratégiques ; quant aux projets d'accords qui leur sont proposés, tant pis s'ils refusent de les signer : on fera sans eux ; sans constituer nécessairement un objectif, les résultats d'une telle politique tendent à marginaliser un peu plus les syndicats, auxquels il est reproché de ne pas constituer des interlocuteurs “valables” ;

  • certaines entreprises, enfin, adoptent, en toute discrétion, une attitude sélective à l'égard des différentes tendances syndicales et entretiennent des relations privilégiées avec ceux de leurs interlocuteurs qui manifestent une attitude “constructive” ou “positive” ; ce jugement positif peut être prêté à certaines tendances syndicales, mais également à certains représentants du personnel, envisagés personnellement, à l'encontre de militants jugés trop agressifs ou dont le comportement serait insupportable ; à défaut d'une déontologie très claire, une telle attitude est susceptible de déboucher sur une attitude discriminatoire plus ou moins visible.
Les dirigeants syndicaux interprètent le plus fréquemment une telle attitude selon un schéma emprunté au marxisme, ou plus exactement au marxisme-léninisme : il va de soi, à leurs yeux, que l'adversaire de classe ne saurait se comporter autrement que par une volonté de lutter contre l'influence des syndicats, en tant que représentants des intérêts du personnel opposés à ceux du “capital”. Cette interprétation, toutefois, tend à gommer la complexité des situations réelles ; en effet :
  • l'attitude des employeurs à l'égard des syndicats est très loin d'être homogène ;

  • certains représentants du personnel, qui se jugent victimes de la répression patronale, sont loin d'être exemplaires et font en réalité l'objet de sanctions qui apparaissent comme justifiées, dès lors que l'on se replace dans le droit commun ;

  • il arrive ainsi que les salariés, dans leur majorité, approuvent les sanctions prises à l'égard de “salariés protégés” dont ils considèrent le comportement comme abusif (parfois élus à défaut, pour leurs électeurs, de pouvoir se prononcer en faveur de candidats plus “valables”).
L'image du valeureux syndicaliste, défenseur des opprimés et victime, pour cette raison, de la vindicte patronale, apparaît ainsi comme un cliché. Ceci n'exclut pas, venant de certains employeurs, une attitude condamnable au regard de la morale, et même de la loi. Mais il faut également considérer que cette image dissimule parfois une attitude beaucoup plus ambiguë, venant de certains représentants du personnel. Certains d'entre eux, se comportant en véritables “coucous” (selon une expression qui fut utilisée par Edmond Maire à l'adresse des militants d'extrême-gauche), tendent ainsi à récupérer, à des fins personnelles, les valeurs constitutives du mouvement syndical, contribuant ainsi, par l'image plus ou moins lamentable qu'ils en donnent, à le discréditer, que ce soit aux yeux des salariés ou à ceux des dirigeants d'entreprise.

Par ailleurs, la méconnaissance du fait syndical et des droits des représentants du personnel, la certitude d'avoir raison contre toute forme de point de vue opposé, surtout quand il est formulé par des personnes de moindre “rang” hiérarchique, ou encore l'incapacité à se prêter au jeu du débat, tendent largement à expliquer le comportement de certains cadres dirigeants à l'égard des représentants du personnel. On ne saurait ainsi confondre l'attitude personnelle de tel ou tel d'entre eux avec la politique voulue et mise en oeuvre par l'entreprise.

Un problème pour les DRH :
le comportement des managers au niveau local

La cohérence de l'entreprise, en ce qui concerne la mise en oeuvre de sa politique sociale, est loin d'être assurée entre le niveau global et le niveau local. La responsabilité de “débordements” résultant d'initiatives ou de maladresses de managers au niveau local est ainsi aisément attribuée, par les représentants du personnel, à une volonté qui se serait exprimée en ce sens au plus haut niveau. Or, ceci est évidemment loin d'être toujours le cas ; bien au contraire, le DRH éprouve souvent de grandes difficultés à faire appliquer sa politique de relations sociales sans trop de dérapages au niveau local. Les relations entre managers et représentants du personnel, en effet, sont souvent extrêmement tendues.

En témoigne le vocabulaire très fréquemment utilisé, lors de séminaires de formation, par les participants (membres de l'encadrement à différents niveaux de la hiérarchie) lorsqu'ils ont à qualifier leurs interlocuteurs ; à les entendre, les représentants du personnel pourraient être divisés en deux catégories : ceux qui sont “virulents” et ceux qui ne le sont pas, ou du moins qui le sont moins. Or, le dictionnaire Robert donne de la “virulence” la définition suivante : “aptitude d'un germe pathogène à se multiplier dans un organisme vivant et à y entraîner des manifestations morbides”. Pour les cadres, la représentation du personnel relèverait ainsi d'une sorte de pathologie de l'entreprise, l'idéal étant évidemment que celle-ci en soit indemne. A partir de là, on distinguera deux types d'attitudes plus ou moins marquées :

  • ceux qui s'en accommodent,

  • ceux qui cherchent en permanence à réduire leur influence de façon, espèrent-ils, à assurer leur autorité.
A défaut d'une vigilance extrêmement attentive des dirigeants de l'entreprise, cette attitude est susceptible de conduire à tous les dérapages, parmi lesquels ceux-ci :
  • la paix armée fondée sur un pacte de non-agression : “je te laisse tranquille et tu me laisses tranquille” ; chacun évite alors de s'aventurer dans le domaine qu'il considère comme étant le pré carré de l'autre ; le manager s'abstiendra alors d'intervenir dans le domaine “social”, et ceci d'autant plus volontiers qu'il ne considère pas cette dimension de sa mission comme étant son “coeur de métier” ;

  • la compétition agressive, l'objectif étant pour l'encadrant de prendre l'avantage sur son interlocuteur et si possible de s'en débarrasser par des moyens qui ne sont pas toujours reluisants ; bien entendu, il est permis de parler alors de “répression syndicale” ; il est vrai que certains représentants du personnel savent eux-mêmes se rendre particulièrement insupportables dans la vie quotidienne de l'encadrement ; les “coups” que l'on se fait de part et d'autre alimentent alors la chronique de l'entreprise, et malheureusement aussi les dossiers de l'inspection du travail, sinon des tribunaux.
Comment expliquer un tel comportement, venant des cadres de terrain, qui pourtant sont eux aussi des salariés et qui pourraient donc avoir le souci de la représentation des salariés ? Plusieurs facteurs sont à prendre en considération :
  • une information particulièrement déficiente assortie à un préjugé défavorable se nourrissant en permanence de la chronique des violences syndicales rapportées par la presse. La connaissance, même élémentaire, du droit du travail et des principes sur lesquels, en France, reposent les relations sociales ne font pas partie du corpus des connaissances jugées indispensables, voire importantes, à l'usage du futur manager ; elle ne figure ni dans le programme des établissements d'enseignement supérieur assurant leur formation initiale ni même, bien souvent, des programmes de management prévus à leur intention ; le manager se trouve donc laissé à lui-même face à des interlocuteurs qu'il connaît mal, auxquels ils prête les pires intentions et dont, finalement, il a peur. Ses craintes et l'image négative de ses interlocuteurs se nourrit alors du récit des “violences syndicales” dont il entend parler dans les médias, ceux-ci ne rapportant bien entendu que les évènements les plus spectaculaires, et donc propres à retenir l'attention de leur public ;

  • le comportement personnel des salariés mandatés et le mode d'action des organisations syndicales contribuent ainsi à expliquer l'image négative qui est la leur auprès du management ; les conflits de type SNCM ou RTM, en actualisant les épisodes souvent violents de notre histoire sociale, ont pour effet d'entretenir l'image sulfureuse du syndicalisme français ; à cela s'ajoute souvent la présence, sur le terrain, de militants particulièrement agressifs ou vindicatifs ; un seul d'entre eux, par son comportement personnel, est ainsi susceptible de ruiner l'image du syndicalisme dans son ensemble : “mon délégué a une attitude odieuse à mon égard, c'est donc le syndicalisme dans son ensemble qui est à condamner” ; les dirigeants syndicaux semblent ainsi sous-estimer le tort que porte, à la cause qu'ils défendent, l'agressivité mal placée de représentants au comportement manifestement abusif ; sans le vouloir, ils endossent ainsi la responsabilité de faits et gestes qu'ils seraient, on l'espère, les premier à réprouver s'ils en avaient connaissance ;

  • la méfiance compréhensible à l'égard de tout contre-pouvoir susceptible de limiter ou de contrôler le pouvoir qu'exercent les managers sur leurs équipes ainsi que les difficultés d'organisation que pose l'exercice des mandats de représentation ; cette question de la prise des heures de délégation figure ainsi au premier rang des reproches des managers à l'égard des représentants du personnel : “on ne peut pas compter sur eux”, “ils ne sont jamais là”, “ils partent systématiquement en délégation quand on a besoin d'eux”, etc. Vrai ou faux, ce point de vue illustre la difficulté qu'éprouvent les managers à concilier le respect de leurs obligations légales à l'égard du salarié mandaté avec les contraintes que leur impose une organisation du travail de plus en plus exigeante, que ce soit en termes de plannings ou en termes de résultats.
De là, au total, le discours qui peut être entendu de part et d'autre : côté syndicat, il n'est question, avec certes de fortes nuances d'une entreprise à une autre, que de “répression” ; côté management, il n'est question que de comportements acceptables, devant lesquels la Direction se montrerait trop indulgente. Dès lors, qui donc faut-il croire ? On observera seulement que de telles préventions sont le signe d'un délabrement de nos instruments de régulation sociale ; à défaut de se parler et de tenter de se comprendre, on se nourrit de préjugés défavorables, on adopte un comportement parfois inutilement agressif et on se fait la guerre ; plus question, dans ces conditions, de chercher qui en porte la responsabilité.

“Provocation-répression” : le cycle est bien connu ; reste à savoir comment sortir d'un tel engrenage. On ne proposera que quelques pistes :

  • assurer une meilleure information des managers en matière de relations sociales : celles-ci devraient figurer dans la formation de tout futur manager ;

  • démonter les situations conflictuelles afin d'en montrer la logique indépendamment de la “mauvaise volonté” que de part et d'autre l'on serait tenté de prêter à certains des acteurs concernés ;

  • multiplier les occasions de rencontre entre les uns et les autres, si possible en lieu neutre, de façon à réduire le poids des préjugés et à construire des relations moins passionnelles ;

  • mettre en place des méthodes propres à réduire le risque de dérapages locaux et à assurer une meilleure régulation du social au niveau de l'entreprise envisagée globalement ;

  • assurer un maximum de cohérence entre les comportements sur le terrain et les orientations souhaitées et validées au niveau de la Direction générale des entreprises d'une part, des organisations syndicales d'autre part.
Reste une évidence à laquelle se sont heurtés tous les réformateurs sociaux : on n'efface pas d'un trait de plume, ou par la simple manifestation de sa bonne volonté, quelque cent-cinquante ans d'incompréhension, de méfiance et de violence.

Hubert Landier

 
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