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Documents de référence
Dysfonctionnements sociaux :
la nécessité d'une prise en compte des “coûts cachés”

Point de vue du n° 708 (3 octobre 2005)
Les dysfonctionnements, en matière de management humain et social de l'entreprise, se traduisent par une dégradation du climat social qui conduit notamment à une progression de l'absentéisme, à un turnover injustifié et à une dégradation de l'efficacité collective ; il s'agit là d'autant de coûts pour l'entreprise, mais qui n'apparaissent pas, en tant que tels, dans sa comptabilité. On parlera donc de “coûts cachés”. Parce qu'ils ne sont pas visibles directement, et que parfois, ils ne sont même pas mesurables, ces coûts cachés sont rarement pris en compte lorsqu'il s'agit de décider de priorités d'action. Ainsi, certaines décisions apparemment justifiées afin de réduire les coûts comptables sont en fait génératrices de “coûts cachés”, parfois supérieurs aux économies visées, tandis que des mesures qui viseraient à réduire les coûts cachés en améliorant les relations humaines et sociales apparaissent eux-mêmes comme des coûts que l'on prétendra réduire alors qu'il s'agirait d'investissements rentables.
Ce qui conduit à préconiser un changement de perspective.

“Réduire les coûts” en coupant dans le budget :
comment aller à l'encontre de l'efficacité de l'entreprise


Prenons le cas d'une entreprise dont la situation financière est incertaine et dont la Direction générale a décidé de réduire les coûts afin de pouvoir présenter les résultats convenables que les investisseurs attendent d'elle. Situation classique. Il est donc décidé de “sabrer” toutes les dépenses qui ne sont pas strictement indispensables, ou plutôt, qui sont perçues comme n'étant pas immédiatement indispensables (on reviendra sur la nuance). Tous les services sont donc invités à “faire des efforts”. Certains remplacements de matériels prévus et déjà annoncés sont différés ; on s'abstient de compenser le départ de certains salariés qui partent à la retraite ; la pression est mise sur les fournisseurs et sur les sous-traitants qui assurent la maintenance ; et ainsi de suite.

La direction des ressources humaines, qui avait prévu un programme lourd, en conseil et en formation, visant à une amélioration des relations de travail, est priée de le remettre à plus tard. Rien que de très normal. Il s'agissait d'un programme coûteux (500 000 Euros environ) et dont l'utilité n'est pas apparue comme évidente aux yeux des gestionnaires. L'objectif, pour eux, est d'aboutir à un rééquilibrage des comptes. L'axiome sur lequel ils se fondent est simple : les comptes expriment la réalité de l'entreprise ; et si l'on a fait ce qu'il fallait pour que les comptes soient rééquilibrés, on aura fait, ipso facto, ce qu'il fallait pour que l'entreprise aille mieux. Les investisseurs auront lieu d'être satisfaits et l'équipe de direction se trouvera confortée, au moins provisoirement, dans sa position.

La maintenance pourra bien attendre un peu ; le matériel amorti est encore utilisable ; les postes non pourvus n'étaient sans doute pas indispensables ; – et le programme prévu par la DRH faisait sans doute partie de ces habitudes de luxe que l'entreprise ne peut plus se permettre dans la situation où elle se trouve aujourd'hui.

Raisonnement classique. Ce que laissent dans l'ombre les chiffres sur lesquels il se fonde, c'est que ce programme d'amélioration du management humain visait à en finir avec la pratique de certains managers qui, actuellement, par leur comportement, ne savent pas dynamiser leur personnel, contribuent au contraire lourdement à démoraliser leurs équipes, laissant ainsi se développer les tensions. Réponse des gestionnaires : l'entreprise n'a pas pour but de créer de la convivialité et de l'harmonie, mais de “faire du business”. Le problème, c'est que démoralisation des salariés et développement des tensions ont des conséquences qui n'apparaissent pas directement dans les comptes ; ces conséquences, ou du moins les principales, sont les suivantes :

  • une progression de l'absentéisme, non réellement justifié supérieure à la moyenne de la profession,

  • une progression du turnover, résultant de la démission des meilleurs parmi les experts de l'entreprise, trois directeurs commerciaux et deux DRH, par exemple, s'étant succédé sur une période de 5 ans,

  • une baisse d'efficacité collective (fréquence des retards, manque d'entrain au travail, multiplication des erreurs, dysfonctionnements divers et variés),

  • une diminution de la qualité, et notamment de la qualité de service, se traduisant par une altération de la réputation de l'entreprise, par une moindre attractivité et par le départ de certains clients,

  • une dégradation du matériel, par manque de soin, ainsi qu'une progression des rebuts et pertes de matière,

  • une progression, enfin, de l'influence des militants exprimant le plus fortement leur colère à l'égard de l'entreprise.

L'envers du décor comptable :
une évaluation de l'ampleur des “coûts cachés”

De toute évidence, il s'agit pour l'entreprise d'autant de coûts. Mais ils ne figurent pas dans les comptes en tant que tels. Il s'agit bien de “coûts cachés”. Le problème, c'est qu'ils ne sont ni aisément identifiables, ni facilement mesurables. Au moins est-il possible de faire une évaluation du poids qu'ils représentent. Les chiffres qui suivent ne sont donnés qu'à titre d'exemple, mais ils donnent une idée de ce que peuvent représenter ces coûts cachés :

  • un absentéisme de 10 %, traduisant des réactions de mécontentement qui ne s'expriment pas autrement (rester à la maison sous prétexte d'une grosse bronchite) ; cet absentéisme représente par conséquent environ 10 % de la masse salariale (dont il faut évidemment retrancher la part prise en charge par la Sécurité sociale, mais qui comporte par contre un coût lié à la désorganisation ainsi provoquée) , • un turnover atteignant globalement 25 % ; or, le coût du recrutement et de la formation de tout nouvel embauché représente un minimum de deux mois de salaire, soit l'équivalent de 5 % de la masse salariale,

  • une perte d'efficacité collective, liée à l'atmosphère de démotivation et au laisser-aller susceptible d'être estimée, par référence avec des entreprises comparables, à hauteur de 20 % au minimum du temps de travail, soit 20 % de la masse salariale, ceci sans compter le temps passé à gérer les départs, les recrutements et les nouvelles embauches.
Absentéisme injustifié, turnover et perte d'efficacité représentent ainsi, dans le cas présent, 35 % de la masse salariale. S'agissant d'une entreprise de services où les salaires s'élèvent à 30 % du chiffre d'affaire, on en déduira que les coûts cachés résultant d'un management humain dégradé peuvent être estimés à un minimum de 10,5 % du chiffre d'affaire.

Encore s'agit-il d'un minimum. Le calcul sommaire qui aboutit à ce chiffre, en effet, ne tient pas compte des dégradations abusives du matériel, des rebuts et des pertes de matière qui pourraient être évités, de la dégradation de la qualité, de l'altération de l'image de l'entreprise, de la perte de clientèle qui en résultent et du risque d'un conflit qui se traduirait notamment par une perte supplémentaire de chiffre d'affaire. Quoi qu'il en soit, 10,5 % du chiffre d'affaire, c'est déjà énorme, sachant par ailleurs la faible rentabilité de l'entreprise qui a conduit la direction générale à lancer son programme de « réduction des coûts”. En termes de bonne gestion, il semblerait donc urgent de s'employer à la réduire. C'est l'objectif que se proposait d'atteindre le programme lancé par la DRH. L'effet attendu était d'aboutir à une baisse de moitié de l'absentéisme, du turnover et de la perte d'efficacité collective. Indépendamment d'une diminution du risque de conflit, l'espérance de gain se serait élevée à hauteur de plus de 5 % du chiffre d'affaire, et donc une augmentation d'autant du résultat comptable.

Compte tenu du coût comparativement modeste de ce programme (500 000 Euros, avons-nous dit), il s'agissait donc d'un investissement hautement rentable. Le problème, c'est que cette rentabilité ne sera pas apparue, compte tenu des outils dont disposent les financiers, de la problématique dans laquelle s'inscrivent leurs raisonnements, qui les aura conduit à vouloir procéder mécaniquement à un « assainissement des comptes de l'entreprise”, c'est-à-dire à un rééquilibrage des chiffres qui figurent dans sa comptabilité.

Or, cette comptabilité ne prend pas en compte les coûts cachés. Les postes “fournisseurs”, “frais de personnel”, etc., y figurent clairement, mais ce n'est pas le cas des sommes correspondant à un turnover excessif ou aux effets d'une démoralisation du personnel. Et il en résulte, au-delà du cas d'espèce évoqué ci-dessus, que les coûts cachés ne sont pas pris en considération et que le coût des actions visant à les réduire est envisagé en termes de dépenses inutiles et non en termes d'investissements hautement rentables .

Prendre en compte les coûts cachés :
un renversement de perspective

Le problème étant ainsi posé, reste à lui trouver une solution. On se contentera ici de quelques pistes.

1 • Ne pas confondre la carte et le territoire

La tentation, pour des dirigeants formés dans une optique trop exclusivement financière, est de confondre la carte avec le territoire. Le raisonnement financier conduit en effet à confondre les chiffres sur la base desquels se prennent les décisions avec la réalité de l'entreprise. Or, ce n'est pas le cas ; ils rendent compte de certains flux, les flux marchands, aisément quantifiables, mais non de tous les flux. Ils ignorent, par exemple le montant des dégâts éventuellement causés à l'environnement, ou les conséquences, sur la santé des salariés, de conditions de travail dégradées. De ce point de vue, la carte financière de l'entreprise se trouve établie de façon à répondre aux besoins de ceux qui l'utilisent, et ceux qui l'utilisent sont d'abord ceux qui, à l'intérieur ou de l'extérieur, se soucient de la rentabilité apparente de l'entreprise.

Cette rentabilité, pourtant, peut n'être qu'apparente. Elle donne une image instantanée, mais ignore largement certaines conséquences, dont l'effet se fera sentir à terme, et qui n'apparaissent pas dans les comptes. L'entreprise peut ainsi assurer sa rentabilité apparente au prix d'une dégradation des conditions de sécurité résultant d'économies réalisées sur les dépenses de maintenance d'installations dangereuses (une telle accusation a été lancée à l'adresse de Total à la suite de la catastrophe d'AZF, par exemple). Elle peut également, en entretenant l'incertitude sur l'avenir et sur ses intentions, susciter une démoralisation de ses équipes de recherche qui se traduira par une baisse de moitié de leur efficacité individuelle et collective. Ou encore, elle peut, par de multiples économies se traduisant par une dégradation, même insensible, de la qualité de service, s'attirer (quelles que soient par ailleurs ses dépenses publicitaires) une réputation fâcheuse auprès de ses clients. L'effet second de telles économies, qui se traduisent immédiatement par un rééquilibrage des comptes, ne se fera sentir qu'à plus long terme sans que cette hypothèque n'apparaisse, d'autant plus que sa portée n'est chiffrable qu'a posteriori.

Cet effet d'hypothèque pourrait être abondamment illustré. Il convient également de tenir compte des baisses de coût (telles qu'enregistrées par la comptabilité) se traduisant par ailleurs par une hausse de coûts qui, elle, n'apparaîtra pas, ou qui sera supportée, selon les cas, par le salarié ou le client. On citera par exemple l'optimisation du temps de travail des caissières dans les supermarchés, obtenue au prix de longues attentes aux caisses supportées par les clients ; ou encore, le standard automatique, économisant un ou plusieurs postes de travail, au prix de manipulations compliquées - que le client sera invité à assurer lui-même. Et ainsi de suite.

Une autre perversité de beaucoup de systèmes comptables consiste à faire apparaître comme des coûts des sommes qui pourraient être considérées comme des investissements - et des investissements parfois très rentables, comme on l'a vu dans l'exemple plus haut. Le budget formation figure dans les coûts ; ne s'agit-il pas, au contraire, d'un investissement ? On n'évoquera même pas le jeu pervers, au niveau des différents services de l'entreprise, consistant à simplement passer les coûts d'une affectation comptable à une autre ; on réduira par exemple le poste “frais de personnel” au prix d'un développement de l'intérim – autrement plus coûteux –, mais qui sera affecté au poste “fournisseurs”.

La conclusion que l'on tirera de ces effets trompeurs est que la comptabilité générale et la plupart des budgets prévisionnels présentent parfois un caractère totalement artificiel par rapport à la réalité car ils ne tiennent pas compte de coûts qui obèrent l'efficacité de l'entreprise sur le long terme. Les comptes n'épuisent pas sa réalité économique, sociale et technologique ; ils n'en sont qu'une représentation très partielle et très imparfaite et doivent être considérés, au-delà de leur dimension légale et contractuelle, comme des indicateurs imparfaits qui ne sauraient, à eux seuls, éclairer les décisions de l'entreprise en matière d'investissements ou de désinvestissements. A cela s'ajoute l'impact, dans certaines entreprises, des manœuvres financières visant à faire étalage de la rentabilité qu'en attendent les investisseurs, ceci au prix d'une dissimulation des coûts cachés et de leur report sur les clients, sur les collectivités publiques ou sur l'avenir de l'entreprise elle-même.

2 • Reconnaître le rôle de la DRH en tant que source de rentabilité

Une prise en compte des coûts cachés implique une considération, par les services financiers, de certains aspects de la vie de l'entreprise qui excèdent largement le champ de l'analyse économique classique. Or, une telle prise en compte nécessiterait un “pontage” entre DAF et DRH qui est loin d'aller de soi dans nombre d'entreprises.

Dans de nombreuses entreprises, finances et RH constituent deux mondes différents, chacun ayant son vocabulaire, ses outils d'analyse, ses objectifs propres et ses réseaux. Dans la mesure où la dimension financière de l'entreprise se fait de plus en plus pressante, dans une économie désormais sans frontières, les RH se trouvent souvent reléguées au niveau d'une fonction subalterne. Nombre de DRH eux-mêmes se sont enfermés dans des problématiques étrangères aux préoccupations dominantes de dirigeants, ceux-ci étant eux-mêmes peu au fait de tout ce qui tourne autour du “social”. Cette dévalorisation de la fonction RH se trouve par ailleurs renforcée par l'absence d'outils de gestion s'exprimant en des termes susceptibles de s'intégrer dans une problématique financière.

Il s'agit, bien entendu, d'une dérive dangereuse. On a vu, dans l'exemple proposé plus haut, qu'à négliger l'impact du facteur humain, on risquait de passer à côté d'une source importante d'amélioration de la productivité et de prendre des décisions dont l'effet négatif, mais caché, l'emporte de loin sur le côté positif directement visible. S'il importe pour les financiers d'affiner leur approche en prenant en compte des variables qui actuellement leur échappent, il est donc tout aussi important que les membres de la fonction RH se mettent en état de montrer la contribution de leurs initiatives à la performance globale de l'entreprise.

Or, ceci est loin d'aller de soi. Les coûts sociaux font rarement l'objet d'une quantification susceptible de s'intégrer à l'ensemble des variables que doit prendre en compte la direction générale. Il ne fait donc aucun doute qu'une revalorisation de la fonction RH passera par sa capacité à rendre visibles, et donc à quantifier, des données – coûts sociaux et rentabilité attendue de ses initiatives – qui aujourd'hui ne le sont pas.

S'il importe que la DG prenne en compte la dimension humaine de l'entreprise, il importe ainsi tout autant que les membres de la fonction RH sachent s'exprimer dans le langage qu'elle comprend, et qui est largement celui des chiffres.

Hubert Landier

 
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