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Documents de référence
L’entreprise vue d’en haut et l’entreprise vue d’en bas :
le grand écart

Point de vue du n° 707 (19 septembre 2005)
Le dirigeant est guetté par la solitude. Souvent, les équipes de direction portent ainsi une appréciation erronée sur le climat social au sein de l'entreprise. C'est dans ces conditions qu'elles se laissent souvent surprendre par des réactions, voire par un conflit, à leurs yeux totalement inattendu.
Et pourtant, l'était-il vraiment ? Il n'est pas rare qu'après coup, des agents de maîtrise, à l'occasion d'une enquête de climat social, affirment qu'il n'en était rien : “nous l'avions vu venir, mais on ne nous a pas écoutés”. Une veille sociale efficace constitue ainsi une fonction indispensable à l'entreprise. Celle-ci se traduit dans certaines grandes entreprises par la création d'un “observatoire social” parfois sophistiqué,mais qui n'est pas nécessairement performant faute d'une véritable capacité d'écoute, venant des dirigeants. L'écoute ne passe pas nécessairement par la création de structures ad hoc mais par un comportement de tous les jours, venant de l'ensemble des managers.

Pourquoi les dirigeants deviennent-ils autistes ?
les causes du grand écart


Il aura fallu quelque dix ans pour que les dirigeants du Medef s'avisent de la dégradation croissante de l'image de l'entreprise, pourtant signalée dans cette Lettre dès 1995. C'est probablement que cette évolution ne coïncidait pas avec ses priorités du moment : obtenir plus de flexibilité, moins d'Etat, plus de facilités d'adaptation à la nouvelle donne économique mondiale. C'était ce qui s'appelle avoir l'esprit ailleurs.

De même de l'entreprise, grande ou petite. Les enquêtes de climat social, intervenant souvent après un conflit, confirment régulièrement que les dirigeants s'y faisaient des illusions. Ce manque de clairvoyance sur l'état d'esprit des salariés et sur ses réactions possibles s'explique de différentes façons :

  • l'absence de contrôle sur la mise en oeuvre effective de décisions ou de mesures qu'ils s'imaginent être effectivement appliquées alors qu'il n'en est rien ; par exemple, le DRH a mis en place une procédure d'accueil des nouveaux embauchés et édité un livret d'accueil et s'imagine que ses directives sont effectivement appliquées alors que ce n'est pas le cas (les paquets de livrets dorment quelque part dans des placards) ; la méconnaissance porte alors sur des faits qui expliquent dans un deuxième temps les réactions imprévues du personnel ;

  • ayant l'esprit occupé par la mise en oeuvre de leur stratégie et l'obtention des résultats économiques exigés d'eux, les dirigeants sous-estiment les réactions du personnel ; ce manque d'attention peut être renforcé par l'ignorance des réalités du milieu social que constitue l'entreprise et par un manque d'intérêt pour la dimension humaine de l'entreprise ; les décisions sont alors prises en fonction de considérations financières, commerciales oui techniques dont les conséquences, pour ceux qui en subiront les conséquences, sont sous-estimées ou ignorées, souvent de toute bonne foi ;

  • les dirigeants peuvent également se faire des illusions en s'imaginant que la réalité de l'entreprise est conforme aux principes éthiques qui les guident et qui conditionnent la vision qu'ils se font de leur action et de ses résultats ; “notre entreprise est soucieuse de la promotion des personnes” ; c'est très certainement vrai dans l'esprit du dirigeant pour lequel il s'agit là d'un principe qui a guidé son action tout au long de son existence, mais moins certainement sur le terrain ; comme l'on dit, il prend alors ses désirs pour des réalités et tend à s'enfermer, en toute bonne foi, dans une vision de l'entreprise en décalage par rapport à sa réalité et à son évolution, telle qu'elle peut être vécue par les salariés qu'elle emploie ;

  • le mode de commandement, tel qu'il résulte du comportement personnel du dirigeant, peut en outre décourager l'expression de points de vue qui ne seraient pas conformes à ce que son entourage croit qu'il souhaite entendre ; le porteur de mauvaises nouvelles craint pour lui-même et s'abstient donc de s'exprimer clairement ; il en résulte donc, dans l'entourage du patron, un discours lénifiant : “tout va bien, Madame la Marquise” ; les voix discordantes par rapport à ce discours “politiquement correct” ont de bonnes chance de ne pas être entendue ; la direction s'enferme ainsi dans des représentations parfois dramatiquement décalées par rapport à la réalité.
Le DRH lui-même, dont c'est pourtant la fonction, peut largement ignorer ce qui se passe sur le terrain, dont il est souvent assez éloigné ; ceci peut résulter :
  • d'un réseau RH trop faible ou dont les membres (RRH d'établissement, par exemple) sont insuffisamment expérimentés : ils ne voient pas les “faits porteurs d'avenir” qu'il conviendrait de lui rapporter ;

  • de ce que les “baronnies locales” (chefs d'unité, par exemple) sont parfois organisées de façon à ce que les informations désagréables, ou susceptibles d'entraîner une réaction du siège qu'ils souhaitent éviter, ne parviennent pas à celui-ci ; si le contrôle de gestion est le plus souvent efficace sur le plan financier ou en matière d'assurance qualité, il n'en est pas nécessairement de même dans le domaine des relations sociales, qui constituent souvent la partie “obscure” de l'entreprise ;

  • du manque d'attention apporté à des problèmes pourtant bien connus du DRH et dont il a parfaitement identifié les conséquences possibles sur le long terme mais qui sont négligeables aux yeux des membres du comité de direction, d'abord soucieux de résultats à très court terme.

Réduire l'écart entre la perception et l'objet perçu :
un problème qui n'a rien de simple

L'effort des équipes de direction afin de réduire l'écart entre ce qu'elles croient savoir et ce qu'il en est réellement peut lui-même faire l'objet d'illusions ou servir de simple couverture (“nous avions pourtant fait ce qu'il fallait pour ne pas nous laisser surprendre”) :

  • la création d'un “observatoire social” supposé informer les dirigeants de l'évolution du climat social peut déboucher sur un système bureaucratique, coûteux, qui mouline des informations “politiquement correctes” auxquelles plus personne ne prête attention et qui se révèlent finalement incapables d'annoncer l'essentiel en temps utile ;

  • les enquêtes d'opinion ou les sondages peuvent de même déboucher sur des résultats qui passent à côté de l'essentiel ou se révéler inutilisables ; à quoi sert-il, en l'absence d'informations plus précises, de savoir que “53 % des personnes interrogées se déclarent satisfaites des conditions de travail”.
L'illusion, en matière de climat social, peut toutefois se révéler coûteuse. Une grève inopinée qui eût pu être évitée à peu de frais représentera une perte d'exploitation qui pèsera sur les comptes de l'entreprise ; mais en sens inverse, celle-ci peut s'interdire des décisions dont elle redoute à tort les conséquences sociales. La qualité de la veille sociale représente donc une contribution à la performance globale de l'entreprise. Celle-ci passe par toutes une série de bonnes pratiques que l'on peut analyser séparément mais qui doivent former un ensemble cohérent :
  • un réseau RH de qualité, ce qui suppose notamment que les RRH de site ou au niveau régional disposent d'une indépendance suffisante par rapport au directeur du site ou au directeur régional ; or, ce n'est pas toujours le cas ; celui-ci peut en venir à instrumentaliser le jeune RRH, en faire l'exécuteur de ses basses oeuvres et le contraindre au silence ;

  • la promotion de bonnes pratiques en matière de management humain et un système de contrôle en ce qui concerne leur mise en oeuvre effective, ce qui suppose que l'appréciation portée sur les exploitants, au-delà de leurs résultats immédiats, prenne en compte celles-ci. A ces bonnes pratiques doivent évidemment être adossées des valeurs affirmées, sinon toujours partagées, qui permettront de distinguer clairement ce qui est admissible de ce qui ne l'est pas ;

  • une prise en compte de la dimension RH comme étant l'une des contributions majeures, au même titre que la finance, le marketing ou la technique, à la réussite globale de l'entreprise, ce qui n'est pas toujours le cas ; la fonction RH est souvent considérée comme une intendance plus ou moins secondaire par rapport à l'essentiel (“le business” ) et une source de coûts ; il en résulte que le DRH doit être associé aux décisions dites “stratégiques” et faire par conséquent partie du comité de direction ;

  • une reconnaissance de la pluralité des points de vue excluant l'endogamie sélective et la tendance à se maintenir en vase clos par rapport à d'autres perceptions possibles de la réalité de l'entreprise ; cela suppose de ne pas rejeter a priori les points de vue dissidents, et notamment celui des représentants du personnel ; cette reconnaissance doit pousser les dirigeants à pratiquer le “management by walking around”, à éviter de laisser se creuser autour d'eux une atmosphère de crainte respectueuse excluant toute impertinence à leur égard, à éviter de se laisser enfermer dans leurs propres certitudes ou leurs propres désirs, à développer les réseaux relationnels latéraux qui leur permettront de “se faire une idée” de la situation, telle qu'elle est, et non telle que leur entourage voudrait qu'ils croient qu'elle est.
La veille sociale est donc à considérer à deux niveaux : c'est un problème de DRH, à l'évidence, mais c'est aussi un problème de direction générale. La difficulté résulte de ce que les DRH, souvent, peinent à se faire entendre, et qu'ils manquent d'outils susceptibles de mesurer le coût, réel et potentiel, résultant d'une perception insuffisante du climat social, et donc les marges de productivité susceptibles de résulter d'une meilleure intégration du “social” dans le projet global de l'entreprise. On verra dans un prochain numéro de cette Lettre comment, au-delà des enquêtes d'opinion et des audits de conformité actuellement existants, le modèle M@RS, actuellement en cours de développement par une équipe constituée par Bernard Merck, Pierre-Eric Sutter et l'auteur de ces lignes, vise précisément à répondre à ce manque.

Hubert Landier

 
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