Relations sociales dans l'entreprise :
est-on sorti du modèle de la guerre froide ?
Point de vue du n° 701 (23 mai 2005)
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Les relations sociales, en France, sont fondées sur une tradition
d'affrontement qui remonte au moins jusqu'au milieu de
XIXème siècle, à une époque où
les syndicats, n'ayant pas d'existence
l'égale, n'avaient d'autre
possibilité pour se faire entendre que de prendre la
tête de mouvements de grève qui se terminaient souvent
par des charges de gendarmerie montée, avec les dommages
collatéraux qui s'ensuivaient.
Cette tradition a servi
de terreau aux relations d'affrontement – lutte
des classes pour les uns, défense du monde
libre pour les autres – qui ont dominé durant
les trente années qu'a duré la guerre
froide (1947- 1989). Le contexte politique a depuis
radicalement changé,mais les habitudes ont la vie dure. Dans
nombre d'entreprises, la guerre froide semble se poursuivre.
Selon les uns, c'est la faute aux syndicats,
selon les autres, c'est la faute aux patrons.
L'attitude d'esprit des uns et des autres conduit alors
à un système autobloquant qui ne fait que conforter les certitudes et
maintenir les pratiques d'antan. Reste à savoir si
c'est la façon la plus réaliste de
préparer l'avenir.
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1947-1989 :
le paradigme de la guerre froide
Lorsque Staline décide de refuser l'aide
Marshall, le monde va se diviser en deux blocs opposés.
En France, où l'influence du Parti communiste est
particulièrement forte, la CGT se scinde en deux : les
communistes et leurs compagnons de route d'un
côté, anticommunistes de l'autre (CGT-FO). Il en
résulte, plus globalement, des relations sociales qui sont
le reflet d'une situation géopolitique et d'enjeux beaucoup
plus larges :
-
les relations entre employeurs et syndicats mettent
en jeu les mêmes certitudes et les mêmes enjeux de
pouvoirs que ceux qui nourrissent la guerre froide,
-
la CGT est,
aux mains du Parti communiste, un instrument de
pénétration dans les entreprises, que celles-ci,
au-delà des motifs normaux de débat entre employeurs
et syndicats, affrontent comme tel ;
-
les institutions
élues de représentation du personnel qui viennent
d'être créées (DP et CE) sont détournées
de leur esprit d'origine et dévoyées en ce sens ;
-
les autres syndicats tendent à se déterminer
par rapport au référent CGT, se partageant entre
opposition (FO) et coopération (la CFDT entre 1966 et 1979),
-
la politique contractuelle mise en avant par le CNPF vise,
à l'idéologie de la lutte des classes, à
opposer un effort permanent afin de réguler les rapports
sociaux par le moyen de la négociation.
Tel est globalement le cadre des relations sociales dans les entreprises.
Il explique les réflexes des employeurs :
-
la CGT, qui est
l'organisation syndicale alors largement dominante, véhicule
une image menaçante qui prend la suite de la tradition
révolutionnaire au sein du mouvement syndical
français ; s'y opposer, aux yeux des employeurs, c'est faire
barrage à la subversion communiste ; l'anti-cégétisme s'explique ainsi par des
raisons de fond autant que par les souci de ne pas céder aux
revendications qu'elle met en avant ;
-
le syndicalisme est donc
mal venu, compte tenu de cette réputation qui tend à
s'étendre à tous, mais il en est, parmi les
syndicats, qui sont considérés comme préférables
à d'autres ; il s'agit des syndicats réformistes,
parmi lesquels le patronat range alors
Force ouvrière, et des syndicats autonomes ou
indépendants ; la CFDT (avant son recentrage de 1978) est
considérée comme hautement suspecte, et comme un
fief de gauchistes ;
-
de là une politique
d'endiguement qui reproduit celle qui se joue sur la scène
internationale ; il s'agit de réduire l'influence
exercée par les révolutionnaires, de
mettre en oeuvre la stratégie des alliés,
de renforcer le rôle de la maîtrise, de
pratiquer une politique d'accords avec ceux des syndicats qui en
acceptent le principe ; le but n'est pas seulement de s'opposer à des revendications
jugées inacceptables, mais d'éviter une mainmise de
la CGT, donc du Parti communiste, sur l'entreprise ; le
problème s'exprime donc en termes de pouvoir.
Le contexte de 2005 :
les relations sociales dans un cercle vicieux
Par rapport
à cette logique de la guerre froide, le contexte dans lequel
se situent les relations sociales a aujourd'hui radicalement
changé :
-
l'affrontement est/ouest a laissé place
à une domination sans partage par les Etats-Unis et leur
conception de l'économie de marché ;
-
le PCF n'est
plus que l'ombre de lui-même et a cessé de
représenter un danger politique ; son poids
au sein de la CGT se maintient sous forme de réflexes plus
que d'une façon offensive et réellement
organisée ;
-
le syndicalisme en général et la
CGT en particulier sont très affaiblis ; leur pouvoir, si
l'on fait exception d'un nombre limité de bastions,
repose désormais davantage sur l'utilisation des
droits existants que sur leur capacité de
mobilisation du personnel ;
-
de nouvelles problématiques
sont apparues : comment faire face aux standards de management
imposés par la puissance américaine ? Comment
réguler efficacement les rapports sociaux, compte tenu de ce
que sont aujourd'hui les comportements et les attentes des
salariés, et notamment des jeunes ? Comment limiter
l'intervention, dans les affaires de l'entreprise, de la puissance
étatique ? Comment se préparer à l'unification
progressive des règles européennes ?
Malgré
cela, les comportements issus de la période
précédente tendent, de part et d'autre, à se
maintenir, les idées paraissant avoir un temps de retard par
rapport aux conditions objectives de leur mise en oeuvre :
-
les syndicats, en France, apparaissent à beaucoup de dirigeants
d'entreprise, non pas comme des partenaires, mais comme des
interlocuteurs globalement nuisibles à la bonne marche des
affaires ; ce préjugé négatif se trouve
conforté par l'image agressive que les syndicats, et
notamment la CGT, donnent le plus souvent d'eux-mêmes ; les
syndicats sont ainsi perçus comme extérieurs à
l'entreprise et à l'intérêt bien compris de
ceux qui y travaillent et comme porteurs d'arrière-pensées
politiques ;
-
quel qu'il soit, le comportement des militants d'entreprise se trouve
occulté par les déclarations des leaders nationaux et
par l'actualité sociale, telle que la presse en rend compte,
le plus souvent en termes de mouvements de grève dont le
bien-fondé n'apparaît pas toujours comme
évident ; de plus, certains comportements jugés
inacceptables (utilisation des heures de délégation
à des fins autres que le mandat qui les justifie, par
exemple) font vite l'objet d'une généralisation qui
dessert évidemment l'action de ceux des militants qui se
veulent sérieux ;
-
les réalités changent
souvent plus vite que la représentation mentale que
beaucoup s'en font ; certains dirigeants fondent ainsi leur
jugement sur les réalités actuelles à partir
d'images qui appartiennent plus ou moins au passé ; il en
résulte que leur appréciation porte sur des
étiquettes plus que sur le comportement concret des
militants qui s'en réclament ; on préférera
ainsi FO à la CGT par référence à la
situation des années soixante-dix indépendamment de
la tendance des militants à s'affranchir des orientations
traditionnelles de l'organisation dont ils se réclament et
de l'évolution intervenue à la tête de
certaines d'entre elles.
Ces images sont d'autant plus
négatives que les managers qui les mettent en avant sont
moins bien informés de ce que sont réellement les
rapports sociaux. Il en résulte qu'ils sont eux-mêmes
porteurs d'une tendance à la confrontation qui est
celle-là même qu'ils reprochent à leurs
interlocuteurs. Les préjugés des uns contribuant
à renforcer ceux des autres, il en résulte la
constitution d'un système autobloquant : la tendance
à la confrontation demeure ainsi le mode dominant des
relations sociales en France, quels que soient par ailleurs les
efforts de personnalités, de part et d'autre, afin de
promouvoir des relations dans un esprit de partenariat gagnant-gagnant.
Les vrais problèmes occultés :
comment préparer l'avenir ?
La persistance des
représentations mentales et des jugements de valeurs issus
de la période de la guerre froide contribuent à
fonder les rapports sociaux sur une reproduction bégayante
de ce qu'ils étaient il y a vingt ou trente ans et à
occulter toute problématique nouvelle qui permettrait de
sortir du cercle vicieux.
Elle ignore ainsi ou n'accorde qu'une
attention distraite à un certain nombre de tendances
récentes telles que celles-ci :
-
les syndicats se sont
considérablement affaiblis et leurs représentants
tendent à constituer une population
vieillissante, ce qui pose le problème de leur relève
: or, compte tenu des droits dont ils disposent, leur rôle
est pratiquement incontournable, de sorte que certains DRH
s'inquiètent d'ores et déjà du risque d'avoir
en face d'eux, dans un délai rapproché, des
interlocuteurs qui ne seraient ni compétents ni
représentatifs des salariés au nom desquels ils
s'expriment ;
-
les militants d'entreprise sont animés par
des intentions qui sont loin de se limiter aujourd'hui à la
mise en oeuvre du programme dont se réclame la centrale
syndicale qu'ils représentent ; leur comportement et leurs
orientations sont ainsi de plus en plus déconnect és
de l'image que celle-ci donne d'elle-même ; d'où une
tendance à la balkanisation de l'échiquier syndical
qui n'a plus rien à voir, dans la réalité,
avec la répartition entre quelques écoles de
pensée bien identifiées ;
-
le militant qui bravait la réprobation patronale pour s'exprimer au nom de ses
camarades de travail a souvent laissé place à un
salarié protégé qui s'abrite
derrière les droits dont il tire protection, heures de
délégation, possibilités de déplacement
et accès au budget social du CE ; en outre, le
fonctionnement collectif du syndicat laisse fréquemment
place, là où il n'y a pas de traditions syndicales et
où l'organisation est dépourvue d'implantation un peu
consistante, à des électrons libres
qui s'abstiennent de rendre compte de leur action à qui que
ce soit.
Ces tendances souvent peu flatteuses, et dont les
organisations syndicales tendent bien entendu à dissimuler
la réalité derrière un discours convenu,
posent aux entreprises des problèmes de choix qui ne sont
que rarement évoqués ouvertement :
-
comment, dans la grande entreprise, assurer une régulation qui ne peut se
limiter aux relations hiérarchiques classiques et
nécessite existence de canaux d'expression
indépendants, voire de contre-pouvoirs
équilibrés ?
-
comment, compte tenu de ce qu'elle est
- et non de ce qu'on imagine qu'elle est - faire évoluer la
représentation du personnel d'une façon qui
minimise le risque de paralysie face au changement tout en prenant
en compte les intérêts du personnel ?
-
comment assurer un minimum de cohérence entre les contraintes
résultant du modèle français de relations
sociales avec un modèle de management international en
grande partie inspiré de la culture anglo-saxonne ?
-
comment organiser les relations collectives de travail, dans le
cadre légal et réglementaire qui s'impose aux entreprises,
d'une façon qui soit
cohérente avec la recherche d'un climat social favorable
à un maximum d'efficacité collective ?
-
comment
tenir compte de l'évolution de comportements à
l'égard du travail et de l'entreprise, venant notamment des
jeunes ?
Ce sont là autant de questions qui sont
déterminantes pour la réussite de l'entreprise et
pour son efficacité et sa rentabilité.
Or, il serait inconséquent de se contenter d'y répondre par des
schémas obsolètes inspirés par l'état
du monde voici quelques décennies. Ainsi, les managers ne
pourront éviter la recherche de solutions qui se situeront
nécessairement au-delà des préjugés
solidement ancrés qui, en la matière, semblent encore
servir de référence à certains d'entre eux.
Hubert Landier
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