Groupe Management social - 71 rue du Faubourg St. Antoine - 75011 Paris - Tél : 01 44 52 89 89 - Fax : 01 44 52 02 84 -
                              nous écrire :

Documents de référence
Temps de travail :
le précédent des “horaires libres”

Point de vue du n° 683 (13 septembre 2004)
Comment concilier, la souplesse de fonctionnement dont l'entreprise a besoin, le désir d'autonomie croissant des salariés et la nécessité de maintenir un cadre collectif des relations de travail ? Face au problème des 35 heures et de l'organisation des temps de travail, patronat institutionnel, dirigeants d'entreprise, DRH, managers, salariés, syndicats et hommes politiques (de droite et de gauche) semblent confrontés à la quadrature du cercle. Discours officiels, préoccupations concrètes et souhaits personnels des uns et des autres semblent parfaitement contradictoires. Considérations économiques, impératifs techniques et références au progrès social se conjuguent à la réticence au changement, aux arrière-pensées tactiques et à la méfiance des différents acteurs les uns par rapport aux autres, pour aboutir à une situation qui semble irrémédiablement bloquée.
Comment en sortir ? le précédent que constitue, dans les années 70, la mise en place des “horaires libres” (ou “horaires individualisés”, ou “horaires souples”, ou “horaires variables”) constitue un précédent qu'il peut être utile de prendre en considération. L'auteur de ces lignes avait, à l'époque, pris une part active à leur promotion. On en tirera quelques enseignements utiles d'une formule qui, à l'époque, était loin d'aller de soi.

La remise en cause des horaires collectifs de travail :
le concert des objections fallacieuses


Les horaires libres représentaient, en 1973, une révolution par rapport au principe des horaires collectifs. Il allait de soi, à l'époque, que tous devaient se rendre au travail en même temps et le quitter de même. Et ce principe des horaires collectifs se trouvait soigneusement encodé par le Droit du travail. Le problème, c'est que, dans certaines entreprises, il se heurtait à des difficultés croissantes :

  • dans la région parisienne, les transports collectifs, aux heures de pointe, étaient saturés (alors qu'ils étaient pratiquement vides une demi-heure plus tôt ou plus tard) ;

  • la queue au pied des ascenseurs, dans les immeubles qui se construisaient à la Défense, rendait pratiquement impossible la pratique d'horaires collectifs ;
Parallèlement, les salariés se trouvaient confrontés à des problèmes personnels : comment concilier les horaires de travail avec ceux de la crèche, avec l'heure d'arrivée du train ou du bus ? Certains, compte tenu des horaires que leur imposaient les transports en commun, devaient ainsi, pour ne pas être en retard, arriver très tôt et attendre ensuite l'heure officielle du début de la journée de travail. D'où l'idée de convenir d'une plage mobile le matin, d'une autre le soir, et de donner à chacun la possibilité de choisir ses horaires à l'intérieur de ce cadre, les deux seules obligations étant 1) de respecter les plages fixes durant lesquelles tout le monde devait être présent ; 2) d'effectuer 40 heures de travail dans la semaine, plus ou moins un nombre limité d'heures susceptibles d'être reportées sur la semaine suivante.

Le principe était simple, mais il se heurtait à la pratique universelle des horaires collectifs et il suscita immédiatement les objections des uns et des autres :

  • selon certains cadres dirigeants, l'entreprise ne pourrait plus fonctionner : la chaîne de montage ne pourrait pas démarrer, et leur secrétaire ne serait pas là lorsqu'ils auraient besoin d'elle (sic) ; en plus, les horaires seraient incontrôlables car chacun s'efforcerait d'abuser de la liberté dont il disposerait désormais ;
  • selon les centrales syndicales (en tête desquelles la CFDT), les horaires libres étaient une grossière manoeuvre patronale afin d'éviter la nécessaire réduction de la durée du travail et de compliquer les réunions syndicales ainsi que la distribution des tracts à la porte de l'entreprise (sic) ; en bref, c'était “l'illusion de la liberté” ; et d'ailleurs, les horaires libres avaient un caractère illégal dans la mesure où ils violaient le principe sacré des horaires collectifs.
Le problème, c'est que les queues au pied des ascenseurs continuaient à s'allonger, que les transports étaient toujours aussi saturés et que les salariés n'avaient toujours pas la possibilité d'adapter leurs horaires de travail à leurs convenances personnelles. Et c'est pourquoi sans doute un petit nombre d'entreprises (essentiellement des sièges sociaux dans la région parisienne) décidèrent de surmonter les obstacles, ou plut ôt l'illusion selon laquelle les horaires libres seraient impossibles à pratiquer :
  • il n'y avait pas de chaînes de montage dans les tours de la Défense et il suffisait de préciser les permanences qu'il faudrait assurer (standard, sécurité), quitte à ce que les intéressés se débrouillent entre eux ;
  • le contrôle pourrait être effectué par badgeage ou par autocontrôle, moyennant la tenue d'une feuille de temps individuelle ;

  • les heures supplémentaires, calculées par référence à l'horaire collectif en vigueur et effectuées à la demande du supérieur hiérarchique, pourraient être distinguées des reports d'heures, effectués selon les souhaits de l'intéressé ;

  • les patrons devraient apprendre à respecter les contraintes de temps de leur collaboratrice (ce qui repré- sentait une évolution qui allait au-delà du problème des horaires) ;

  • les distributions de tracts pourraient être désormais autorisées, par exemple, à la sortie du restaurant d'entreprise ; de même pourrait-on trouver des solutions pour les réunions syndicales (d'ailleurs souvent peu suivies) ;

  • les objections syndicales, exprimées au sommet, entraient en contradiction avec les souhaits exprimés par les salariés, que certains militants de base reprenaient à leur compte, quitte à entrer en contradiction avec les positions de leur centrale.
Certaines entreprises, après une campagne d'information du personnel, organisèrent ainsi un référendum pour ou contre les horaires libres ; les résultats leur furent favorables à une majorité écrasante. Le mouvement s'étendait. Il posait un problème : comment concilier la volonté d'expérimentation d'un nombre croissant d'entreprises et le désir d'autonomie individuelle des salariés avec l'existence de règles collectives ? Il fallut la Loi du 27 décembre 1973 relative à l'amélioration des conditions de travail pour sortir les horaires libres de l'illégalit é : leur mise en place serait désormais subordonnée à un accord du comité d'entreprise (ou, à défaut, des délé- gués du personnel) et à une information préalable de l'inspecteur du travail.

Trente ans après :
les leçons à retenir

La saga des horaires libres permet, avec le recul, de formuler quelques principes qui pourraient être utiles, transpos és à l'actuel problème des 35 heures :

  • l'intérêt des entreprises (trouver une solution à des problèmes pratiques d'organisation conditionnant leur efficacité) peut se conjuguer avec celui des salariés (disposer de plus d'autonomie personnelle) ; la souplesse, autrement dit, peut être à double sens ;

  • les règles collectives ne sont pas inconciliables, loin de là, avec le développement de l'autonomie individuelle ; ce qui importe, c'est de formuler clairement les règles collectives selon lesquelles s'exercera la liberté personnelle ; autrement dit, il faut un Code de la route pour que soit possible l'utilisation d'un véhicule individuel ;

  • les préventions formulées au sommet (organisations patronales, centrales syndicales), quand elles se fondent sur des présupposés idéologiques ou des réactions de défense face à l'innovation, entrent vite en contradiction avec l'expérience et avec les souhaits qui se manifestent sur le terrain ;

  • toute innovation de ce type se fonde sur l'expérimentation et la recherche de solutions fondées sur le pragmatisme ; elle se heurte aux objections illusoires qu'inspirent toutes les formes de conservatisme ;

  • les textes de loi, qui avaient été formulés dans un contexte différent, doivent être adaptés à l'évolution des conditions de leur application tout en sauvegardant certains principes ;

  • nulle solution ne peut prétendre avoir un caractère universel : les horaires libres représentent aujourd'hui une solution banale, irréversible là où ils sont mis en oeuvre, mais ne sauraient s'appliquer au cas de toutes les entreprises ; de même le problème des 35 heures est-il loin de concerner toutes les entreprises dans les mêmes conditions.

Hubert Landier

 
Retour à la page d'accueil :