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Documents de référence
L'origine des tensions sociales :
l'image que la Direction donne d'elle-même

Point de vue du n° 679 (5 juillet 2004)
Lorsque l'entreprise se trouve confrontée à un mouvement de grève, le premier réflexe de ses dirigeants est de mettre en cause le comportement des leaders syndicaux qui sont à l'origine supposée du mouvement. Il suffirait d'éliminer les “meneurs” pour que tout rentre dans l'ordre. Cette accusation se manifeste souvent sur un ton vindicatif qu'explique l'émotion provoqu ée par une situation qui constitue pour le dirigeant qui s'exprime ainsi une source de désagréments. Mais il s'agit bien évidemment d'une explication un peu courte : le leader peut avoir joué un rôle personnel mais ce n'est pas lui qui est à l'origine des motifs de mécontentement dont l'accumulation a fini par provoquer la réaction de “ras-le-bol” qu'exprime la grève.
Une deuxième illusion consiste à s'en tenir aux revendications mises en avant par les grévistes. Là “encore, elles expriment rarement, dans toute leur diversité, les raisons du ras-le-bol. Celles-ci peuvent être beaucoup plus complexes, différentes d'une personne à l'autre et difficiles à expliciter. Elles sont plus difficiles à mettre en lumière ; or, il importe à l'entreprise de les repérer car, en l'absence de mesures correctrices, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le mouvement de grève risque bien entendu de se reproduire, et cela quel que soit le degré de satisfaction donné aux revendications qui étaient mises en avant.
Ainsi le risque social est-il à rechercher dans l'image que la Direction et l'encadrement donnent d'eux-mêmes, dans la façon dont les méthodes de management mises en oeuvre par l'entreprise sont vécues par les intéressés, par l'accumulation des “irritants” et des questions ou des requêtes restées sans réponse, par la façon, optimiste ou pessimiste, claire ou plus souvent confuse, que les inté- ressés se font de l'avenir de l'entreprise et donc du sort qui les attend. Des enquêtes, réalisées sous forme d'interviews en profondeur, sous couvert d'un strict respect de la confidentialité des propos échangés, après un conflit ou dans une situation potentiellement conflictuelle, permettent ainsi de préciser quelles sont les principales sources de dysfonctionnement génératrices de tensions sociales

(Ces enquêtes, réalisées selon la méthodologie du “rapport d'étonnement” dans une quarantaine d'entreprises (industrie, commerce et services), ont permis de recueillir le point de vue d'environ 1 200 personnes (ouvriers, employés, agents de maîtrise et techniciens, ingénieurs, cadres et dirigeants). Les entretiens ont été d'une durée moyenne d'une heure trente ; le verbatim de ces entretiens a permis la rédaction du rapport remis à la Direction de chacune des entreprises ayant eu recours à cette méthodologie. Les personnes ainsi interviewées ont, préalablement à l'entretien, été informées de son caractère confidentiel et ont bénéficié d'une restitution, sous forme d'un document de synthèse ou d'une présentation au cours d'une réunion prévue à cet effet.)

Ces facteurs de tension ont été résumés dans le tableau de la page suivante. On distinguera ainsi les tensions résultant :

  • de l'image que la Direction donne d'elle-même,
  • du comportement de l'encadrement, et notamment de l'encadrement de proximité,
  • de la mise en oeuvre insatisfaisante des méthodes de management déployées par la Direction,
  • de la composition sociologique de l'entreprise,
  • de la perception de l'avenir par les salariés.

Principales sources de dysfonctionnement internes génératrices de tensions sociales

Venant de la Direction :

  • Eloignement des centres de décisions
  • Absence de reconnaissance pour le travail accompli
  • Manque de courtoisie
  • Incapacité à présenter un projet mobilisateur
  • Manque de cohérence visible de l'équipe de direction

Venant de l'encadrement :

  • Définition insuffisante des rôles respectifs du n+1 et du n+2
  • Présence insuffisante sur le terrain
  • Comportement autoritaire
  • Incapacité à animer l'équipe
  • Incapacité à faire progresser les personnes
  • Existence d'ordres et de contre-ordres
  • Absence d'informations claires et complètes
  • Absence de réponses aux questions, aux demandes et aux suggestions d'amélioration

En ce qui concerne la composition sociologique de l'établissement :

  • Querelles entre anciens et nouveaux
  • Déséquilibre démographique excessif en faveur des anciens ou des jeunes
  • Absence d'une représentation fidèle des griefs et des desiderata du personnel

En ce qui concerne les méthodes de management :

  • Informations générales insuffisantes
  • Absence d'entretiens périodiques sérieusement faits
  • Mesures salariales individuelles différenciées mais non justifiées de façon claire
  • Possibilités d'évolution insuffisantes ou répondant à des règles insuffisamment claires

Perception de l'avenir :

  • Incertitude en ce qui concerne la pérennité de l'établissement
  • Incertitude en ce qui concerne les intentions de la Direction
  • Evolution défavorable des métiers pratiqués
  • Risque d'insuffisance des compétences requises et donc de déclassement des personnes

L'image que la Direction donne d'elle-même

L'expérience montre que la Direction d'une entreprise peut être parfaitement autiste, s'agissant des réactions collectives de personnes travaillant à quelques dizaines de mètres de là. Il s'agit du résultat d'un manque d'écoute (on a mieux à faire qu'à s'intéresser aux états d'âme du personnel), mais surtout de ce que certaines choses sont tout simplement inimaginables ; le discours que l'on entend par exemple sera à peu près le suivant : “chez nous, Monsieur, il n'y a jamais eu de mouvements de grève, il ne peut donc pas y en avoir” ; il s'agit là d'une conviction intime, fondée sur l'accumulation de tout ce que la Direction a fait, depuis l'origine de l'entreprise, pour améliorer le bien-être du personnel. Un mouvement de grève réduirait ainsi à néant la pertinence de tout ce qui a été fait, moyennant un investissement personnel fort, venant des dirigeants. D'où la réaction, d'abord d'incompréhension, puis de colère, quand survient le conflit qui couvait depuis longtemps, mais que l'on ne voulait pas voir (malgré, parfois, les avertissements répé- tés de la maîtrise) : “me faire ça, à moi, après tout ce que j'ai fait pour eux !” Clairement, le dirigeant s'était peu à peu enfermé dans des certitudes qui relevaient de l'illusion ; la grève le ramène à la réalité ; et celle-ci n'est pas telle qu'il l'imaginait et qu'il la souhaitait.

La Direction d'une entreprise (comme d'ailleurs de n'importe quelle collectivité humaine) doit ainsi en permanence lutter contre la tendance à prendre ses rêves pour des réalités. Or, les réactions du personnel ne sont pas nécessairement celles qu'elle imagine ou qu'elle souhaiterait ; et en l'absence d'une attention soutenue et d'indicateurs d'alerte, le réveil peut être brutal. Les entretiens à l'occasion d'enquêtes de climat social révè- lent ainsi cinq sources principales de tension.

1 - L'éloignement des centres de décision :

Cette attitude appartient sans doute an passé, mais elle est pourtant suffisamment ancrée pour marquer encore les esprits. Pour toutes sortes de raison, les militants sont mal perçus. Ce seraient en quelque sorte des traîtres par rapport à la cause de l'entreprise. Leurs insuffisances et leur caractère vindicatif ou irréaliste, qui sont souvent une réalité, en donnent une image très négative aux yeux des dirigeants. Les militants ne seraient pas représentatifs, en fait, de la majorité des salariés. Ce seraient des trublions. Certains employeurs et certains membres de l'encadrement dénient ainsi toute légitimité aux interlocuteurs que la loi leur impose. Aleurs yeux, mieux vaut circonscrire au maximum l'influence qu'ils sont en mesure d'exercer auprès du personnel.

Exemple : une entreprise d'origine familiale, dirigée par un patriarche ayant une forte personnalité et beaucoup de présence, est vendue à un groupe étranger, qui dépêche sur place un directeur général qui ne maîtrise pas le français et qui divise l'entreprise en “business units” ; le personnel, jusqu'alors habitué aux “coups de gueule” du patron, se trouve profondément stabilisé, malgré toute la bonne volonté des nouveaux dirigeants ; signe avertisseur du malaise : la multiplication des assignations devant les Prud'hommes. Les salariés n'ont plus en face d'eux la personne physique capable de répondre positivement ou négativement à leurs demandes ; à leurs yeux, les décisions qui les concernent et mettent en jeu leur avenir professionnel sont prises désormais on ne sait où, par on ne sait qui et pour on ne sait quelles raisons.

2 - l'absence de reconnaissance du travail accompli :

Les salariés s'investissent fréquemment dans leur travail en vue d'assurer la réussite collective tout en ayant le sentiment que la Direction ne prend pas en considé- ration leurs efforts. Certaines exigences salariales, exprim ées hors de toute référence aux possibilités économiques de l'entreprise, apparaissent ainsi comme l'expression d'un besoin de reconnaissance. Les entreprises françaises ne savent pas toujours dire “merci”, certains managers estimant que la prouesse personnelle réalisée dans le travail représente un dû. A contrario, une reconnaissance exprimée parfois de façon symbolique (félicitations, lettre de remerciement, etc.) sera appréciée au-delà de ce que les dirigeants peuvent imaginer.

Exemple : les salariés ont réussi, au prix de gros efforts, à faire face à un surcroît momentané d'activité et au travail supplémentaire représenté par la mise en place d'un nouveau logiciel de gestion ; celle-ci, en fait, s'est révélée beaucoup plus hasardeuse que ne voulait le reconnaître la SSII chargée de sa conception et de son installation. Malencontreusement, le montant de l'intéressement, qui a été calculé par rapport aux résultats de l'année précédente, selon des modalités qui échappent à la compréhension de la très grande majorité des salariés, se révèle extrêmement décevant. Réaction du personnel : la Direction ne reconnaît pas nos efforts et n'y attache, en réalité, aucune importance. Elle est, en fait, prisonnière de la logique à laquelle, à ses yeux, obéit le calcul de l'intéressement, sans compter le discours optimiste que lui tiennent les consultants de la SSII, qui ne veulent pas admettre la réalité des bugs qui affectent le logiciel.

3 - Le manque de courtoisie :

Nombre de managers, à entendre les personnes telles qu'elles s'expriment à l'occasion des enquêtes de climat social, traversent les bureaux ou les ateliers comme si les gens n'existaient pas ; ils s'abstiennent de dire bonjour et se montrent arrogants, comme si les salariés ne faisaient pas partie de la même humanité qu'eux. Dans certains sites, le critère le plus pertinent pour qualifier les managers, aux yeux des ouvriers ou des employés, consiste à distinguer “ceux qui disent bonjour” et ceux “qui ne disent pas bonjour” ; certains jeunes cadres qui se savent promis à une évolution rapide et qui estiment qu'ils ne sont que de passage là où ils se trouvent actuellement, en attendant mieux, savent ainsi se montrer particulièrement imbuvables aux yeux du personnel.

Exemple : les jeunes managers traversent l'usine au pas de charge en discutant ratios. Le DRH Monde me prend avec lui et m'entraîne à l'écart. Dans son français balbutiant, il s'adresse à un ouvrier pour se faire expliquer tous les détails de fonctionnement de sa machine (une machine de 20 mètres de long), et notamment les mécanismes de sécurité. Au bout d'un quart d'heure, il demande son nom à l'ouvrier et se présente lui-même : “moi, c'est Mike”. L'opérateur se rend compte alors qu'il a affaire à l'un des principaux dirigeants du groupe multinational qui a racheté l'usine il y a deux ans. Et il pourra dire aux copains que les nouveaux patrons s'intéressent au travail, et qu'ils semblent particulièrement vigilants en ce qui concerne la sécurité. Le message sera passé. Quant aux jeunes managers, ont-ils compris quelque chose ? Et quelle image ont-ils donnée d'eux-mêmes ?

4 - L'incapacité à présenter un projet mobilisateur :

Certaines entreprises semblent être en situation de paralysie collective. Tout le monde paraît attendre tout le monde. Les entretiens montrent alors, venant du personnel, un état d'inquiétude qui n'est pas nécessairement exprimé de façon explicite. Dans leur majorité, les salari és s'attendent à des changements importants, ils se posent des questions sur leur avenir (individuel et collectif), mais quand ils se tournent vers la Direction, celleci ne leur apporte aucune information susceptible de clarifier la situation, aucun élan susceptible de déboucher sur un sursaut collectif. Bien au contraire, beaucoup s'interrogent alors sur ses propres intentions : les dirigeants ne sont-ils pas animés par un souci de préserver leur inté- rêt personnel sans considération pour l'intérêt commun ? Sont-ils réellement impuissants devant l'évolution de la situation ou ne seraient-ils pas désireux de cacher des choses d'une extrême gravité pour le personnel ? Bref, chacun se demande s'il y a un pilote dans l'avion et quelles sont ses marges réelles de manoeuvre. Le moindre incident, le plus petit événement inhabituel, est alors vite interprété comme le signe de la catastrophe à laquelle certains s'attendent ou comme celui d'une malveillance de la Direction.

Exemple : une grande entreprise de service collectif, ou les services décentralisés d'un ministère, sont dans l'attente du texte de loi qui viendra bouleverser le cadre de leur activité. Une réorganisation des services semble à peu près inéluctable. Certains agents risquent d'être confrontés au choix entre changer d'affectation ou changer de statut. La Direction, elle-même dans l'attente d'informations qui sont en réalité entre les mains des politiques, n'a en fait pas grand-chose à ajouter à ce qui paraît dans la presse ; l'encadrement avoue de son côté qu'il est dans le brouillard. Plus le temps passe, plus se multiplient les réactions négatives, qui vont du fatalisme à la colère, du repli sur soi à l'engagement collectif, parfois en des formes outrancières que les syndicats eux-mêmes ne parviennent plus à contrôler.

5 - Le manque de cohérence visible de l'équipe de direction :

Certaines enquêtes laissent apparaître, dans ce que disent les membres de la Direction, un manque de cohésion qui peut aller de l'absence de projet collectif à l'hostilité affirmée des uns envers les autres. Bien entendu, les stratégies personnelles se dissimulent alors le plus souvent sous un dehors policé et n'ont pas l'occasion de s'exprimer à l'occasion des réunions, très ritualisées, du Comex ou du Codir. Etant le plus souvent le seul à s'y exprimer, le patron se heurte alors à des manoeuvres contradictoires dès lors qu'il faut passer de l'acceptation apparente à l'action. Le problème, c'est que les errements du bateau ivre finissent par être perceptibles aux yeux du personnel et contribuent à “polluer” l'atmosphère.

Exemple : les employés de la DRH d'une entreprise de service occupant quelque 2 000 personnes décident d'arrêter le travail ; le débrayage, qui durera à peu près une journée, est suivi à 100 % ; l'enquête d'opinion qui sera demandée par le PDG laisse apparaître, en raison de traits de caractère très différents, de fortes divergences entre le secrétaire général, nouvellement nommé, et le DRH, plus ancien et que la plupart des salariés estiment plus “professionnel”. Le secrétaire général, peut-être animé par le désir de déstabiliser le DRH, a adressé sans l'en avertir une note aux membres de la DRH les prévenant que si le nouveau logiciel de paye n'est pas opérationnel fin juillet, il faudra rester au mois d'août afin qu'il le soit à la rentrée de septembre. On est fin juin et chacun a déjà organisé ses vacances. Le résultat ne se fait pas attendre.

Le comportement de l’encadrement

Les enquêtes de climat social conduisent fréquemment à la détection d'insuffisances dans la façon dont l'encadrement, et plus spécifiquement l'encadrement de proximité, joue son rôle sur le plan humain et social. Il est vrai que, face à des jeunes fraîchement débarqués dans la vie professionnelle, la tâche n'est pas facile ; or, après des décennies de discours de consultants sur “la dimension humaine de l'entreprise”, l'encadrement y est souvent mal préparé :

  • les réorganisations de l'entreprise ont parfois eu pour conséquence de déstabiliser l'encadrement de proximité ; le chef d'équipe est devenu “superviseur” ; on lui a bien fait comprendre qu'il n'était pas là pour hurler des ordres et engueuler les récalcitrants, mais pour animer l'équipe et aider ceux qui se trouvaient en difficulté ; or, entre la théorie et la pratique, entre ce qu'imaginent les dirigeants et ce qui se passe réellement sur le terrain, l'écart peut être important ;

  • l'encadrement se plaint fréquemment d'être accapar é par des tâches de reporting, par la multiplication des réunions et par la nécessité de tenir, coûte que coûte, les objectifs opérationnels ; bref, ce sont les résultats qui comptent ; dans ces conditions, les nobles propos sur la dimension humaine de l'entreprise se trouvent largement rejetés à l'arrière-plan, “quand on trouvera le temps” ;

  • jeunes ingénieurs et jeunes managers ne sont pas toujours à la hauteur de la situation ; certains d'entre eux semblent considérer qu'il suffit de donner des ordres, comme leur haute fonction leur en donne le droit, pour être assuré d'être obéi ; d'autres s'intéressent plutôt à la technique, au marketing ou à la gestion financière ; d'autres, enfin, donnent l'impression de se préoccuper plus de leur carrière que des humains qui les entourent.
Bref, les “encadrants” donnent souvent d'eux-mêmes, à ceux qu'ils encadrent, une image qui contribue largement à expliquer la dégradation du climat social. On laissera de côté “les cas pathologiques de harcèlement” ou de discrimination (raciale, syndicale ou sexuelle) pour s'en tenir au situations les plus fréquentes. On en distinguera huit, ce qui est déjà beaucoup.

6 - Définition insuffisante des rôles respectifs du n+1 et du n+2 :

Dans certaines entreprises, les chefs d'équipe constituant théoriquement le premier niveau d'encadrement (à EDF-GDF, on les appelle les MPL : “managers premi ère ligne”) se sont retrouvés à la tête d'équipes suffisamment nombreuses pour qu'il ait été nécessaire de les faire assister par des sortes d'adjoints : superviseurs, coordinateurs ou pilotes ; peu importe la dénomination : leur rôle est, en l'absence du chef, de jouer un rôle de conseil auprès des ouvriers ou des employés, de les remplacer à leur poste quand ils s'absentent quelques instants, de mettre les nouveaux dans le coup et ainsi de suite. Le problème, c'est qu'ainsi déchargés d'une partie de leur mission, les chefs d'équipe, accaparés par ailleurs par les tâches administratives nouvelles qui leur étaient confiées, se sont parfois éloignés de leur équipe au point de créer une sérieuse confusion : qui est finalement mon chef ? Est-ce le superviseur ou est-ce le chef d'équipe ?

7 - Présence insuffisante sur le terrain :

Cette confusion entre le rôle du superviseur et celui du chef d'équipe, ou entre le rôle du chef d'équipe et celui du contremaître (chaque entreprise ayant son propre vocabulaire) conduit souvent à un sentiment d'éloignement du “véritable chef” au profit d'un collègue chanceux promu “superviseur” mais qui n'a que les apparences de l'autorité. Le chef, dit-on, il n'est plus sur le terrain ; il passe le matin, dit (éventuellement) bonjour aux uns et aux autres, file dans son bureau, reste scotché derrière son écran toute la journée et, le soir, file en sens inverse sans qu'on ait pu aborder avec lui les problèmes qu'on aurait eu à lui exposer. Il en résulte l'absence d'informations (voir plus loin), l'absence de réponses aux questions que l'on aurait à poser (voir plus loin), l'absence d'orientations (voir plus loin) et, finalement l'impression d'être laissé à soi-même.

Exemple :

  • “Et pourriez-vous leur dire, dans votre rapport, que le ménage est mal fait ?
  • . . . ?
  • Oui, la société de nettoyage ne fait pas son boulot ; regardez, il y a de la poussière partout.
  • Peut-être pourriez-vous en parler à votre patron ?
  • Vous n'y pensez pas ; d'abord, on le voit très peu ; ensuite, ce n'est même pas la peine que je lui en parle.
  • Alors peut-être pourriez-vous le signaler au CHSCT ?
  • Le quoi ?”
Cette dame est murée dans son problème quotidien ; personne à qui s'adresser. C'est comme ça que ça éclate un jour. On parle ailleurs d'un mouvement irrationnel et on s'en prend aux “meneurs” de la grève.

8 - Comportement autoritaire :

L'exercice de l'autorité, avec le renouvellement des générations, exige un style qui ne peut plus être ce qu'il était il y a vingt ans, quand il pouvait sembler “normal” à quiconque de se faire engueuler, de préférence en public. Les jeunes accordent la plus grande importance au respect qu'on leur témoigne ou non. Mais en même temps, ils attendent conseils et orientations. L'exercice de l'autorité relève ainsi de la quadrature du cercle. Or, nombre de ceux qu'on appelait les “petits chefs” ne connaissent guère que le modèle taylorien dans lequel ils ont baigné depuis les débuts de leur vie professionnelle. Il peut en résulter, venant de jeunes souvent mieux form és techniquement, des réactions fortes de rejet devant des méthodes qui leur semblent à la fois archaïques et irrespectueuses à leur égard.

Exemple : l'usine Alstom de Bourogne, près de Belfort, fait l'objet, en 1994, d'un mouvement de grève très dur, dont les principaux acteurs sont de jeunes ouvriers qui se donneront le surnom d' “Apaches” ; il s'agit d'une usine toute nouvelle, dont l'encadrement a été emprunté à l'usine de Belfort et dont le personnel est constitué de jeunes qui sortent tout juste du CFA. L'enquête de climat social qui suivra révèle alors l'ampleur de l'incompréhension qu'il pouvait y avoir entre les uns et les autres. “Le problème, affirme un agent de maîtrise d'âge mûr, c'est que lorsqu'on leur donne un ordre, au lieu de l'exécuter, ils vous répondent”. “Le problème, affirme un jeune ouvrier, c'est que quand on leur demande une explication, ils ne vous répondent pas, alors évidemment, il faut se mettre à plusieurs pour gueuler un peu fort”. Entre ceux qui répondaient et ceux qui ne répondaient pas, le clash était donc prévisible.

9 - Incapacité à animer l'équipe :

L'autoritarisme est difficilement supporté, mais l'absence de toute autorité l'est finalement tout autant ; or, certains membres de l'encadrement ne savent tout bonnement pas comment s'y prendre ; ils savent que l'autoritarisme n'est pas la bonne solution, ils s'y refusent par principe, mais aucun modèle n'est venu remplacer celui qu'ils rejettent. Ils s'en remettent donc volontiers au sens des responsabilit és de leurs collaborateurs, ou craignent les réactions négatives qui pourraient venir, notamment, de syndicalistes influents et qui se sont érigés en garants du bien et du mal. Or, tout groupe humain a besoin d'une autorit é capable d'indiquer la direction dans laquelle ensemble se diriger et d'arbitrer les conflits inévitables qui surgissent entre les personnes. Lorsqu'une telle fonction n'est pas assurée, il en résulte un sentiment de malaise : les repères disparaissent et plus personne n'avance.

Exemple : cette usine a longtemps été dirigée, d'une poigne de fer, par un directeur énergique, considéré à la fois comme très compétent et abusivement autoritaire. Mieux valait pour les ouvriers, dans ces conditions, éviter de se faire remarquer par des idées qui n'auraient pas été celles du chef. Or, parti en retraite, celui-ci laisse place à un manager animé d'une volonté de mettre en place un management participatif faisant appel à la responsabilité et au sens de l'initiative des ouvriers. Ayant été habitués à se contenter d'exécuter les ordres qui leur étaient donnés, ceux-ci auront, dans un premier temps, le sentiment d'être désormais laissés à eux-mêmes ; ce n'est que progressivement qu'ils prendront la liberté, jusqu'alors durement réprimée, d'exprimer leurs idées et leurs suggestions.

10 - Incapacité à faire progresser les personnes :

Les salariés . et pas seulement les cadres . pensent à leur avenir : ils rêvent de progresser ; lors des entretiens, ils expriment volontiers leur désir d'évolution. Le problème, c'est qu'ils ne savent pas toujours comment s'y prendre. Ils ne savent pas comment s'orienter ; ils ne savent pas quelles sont les possibilités de formation qui s'offrent à eux ; ils ne savent même pas s'il y a des possibilités d'évolution dans l'entreprise qui les emploie. Et ils n'osent pas s'adresser au chef. Pire, il arrive que celui-ci s'oppose à une telle évolution, dès lors qu'elle passerait par un changement de service, dans la mesure où il souhaite conserver “les bons éléments”. Il en résulte, pour les intéressés, le sentiment lancinant d'être dans une impasse.

Exemple de propos recueillis lors d'une enquête de climat social auprès de jeunes ouvriers de même qualification professionnelle dans une usine de la métallurgie :

  • ici, on peut évoluer ; la preuve, en deux ans, j'ai déjà changé de poste ;
  • ici, il n'y a pas de possibilités d'évolution ; pour en avoir, il faudrait que je quitte l'entreprise ;
  • ici, il y a probablement des possibilités d'évolution, mais je ne sais pas bien lesquelles et je ne sais pas qui pourrait me renseigner ;
  • ici, les possibilités d'évolution, c'est selon le bon vouloir du chef ; en fait, ils recherchent des gens qui ne soient pas des grandes gueules.

11 - Existence d'ordres et de contre-ordres :

Certaines entreprises, vues de la base, ne donnent pas l'impression d'une grande cohérence ; les ordres qui s'enchaînent paraissent contradictoires, non pas qu'ils le soient nécessairement, mais parce que les intéressés ne connaissent pas la logique qui leur donnerait une signification. Par ailleurs, la complexité des grandes organisations a parfois conduit à la mise en place d'une structure matricielle : chef de zone et chef de produit peuvent alors s'adresser à une même personne par des injonctions contradictoires ; certains en profitent pour agir selon leur propre gouverne et s'en trouvent très bien ; d'autres en deviennent fous et font entendre leur colère lorsque ces orientations contradictoires vont à l'encontre de leurs intérêts. Leur impression est celle d'une organisation irrationnelle et chaotique ; on parle alors de “gâchis” : “pourquoi fermer cette usine dans laquelle, il y a deux ans, on a investi dans un équipement coûteux ?”

Exemple : un directeur d'usine reçoit la même semaine une note de la Direction des ventes lui demandant de réduire les délais de livraison et une note de la DRH lui demandant de renoncer aux intérimaires. A lui de se débrouiller.

12 - Absence d'informations claires et complètes :

L'absence d'informations, venant de l'encadrement, est l'un des reproches les plus lourds et les plus constants parmi ceux que formulent les personnes rencontrées au cours d'enquêtes de climat social ; on leur demande de se sentir concernées par le devenir de l'entreprise, mais on ne leur donne pas les informations qui leur permettraient de situer leurs efforts et de leur donner sens. Certes, disent les plus entreprenants, les informations, on peut toujours se les procurer ; le problème, c'est que lorsque le chef donne des informations qui vont au-delà des consignes immédiatement utiles, il manifeste sa reconnaissance à la personne à laquelle il s'adresse : “on m.informe, donc j'existe ; on s'abstient de m.informer, donc je ne compte pas à leurs yeux”. Quant au charabia,il témoigne d'une incapacité à se mettre à la place de ceux auxquels s'adresse le message et suscite la méfiance ; ceci sans compter les inévitables maladresses ; notre venue en vue d'une enquête fut ainsi annoncée par une note de service rédigée de la façon suivante : “vous êtes convoqués à un interrogatoire dans le cadre d'une enquête”.

Un Directeur d'hôtel, venant de prendre ses fonctions, constate un déficit d'information au sein de l'établissement ; les interviews réalisées à sa demande débouchent sur un constat différent selon les personnes interrogées :

  • les chefs de service estiment que les employés “ont toute l'information nécessaire” et qu'il n'y a donc pas de problème ;

  • les employés réagissent tout différemment : “les informations pour notre travail quotidien, oui, on les a (et encore, à la réception, on ne nous avait même pas informés des nouveaux tarifs) ; par contre, ce qu'on ne nous dit pas, c'est si les nouvelles salles de réunion superéquipées sont une réussite commerciale ou non, si on va bientôt refaire les chambres du troisième étage, qui le mériteraient bien ; sans compter qu'on n'a aucune idée de ce que le comité de direction peut bien se raconter, tous les lundis de 14h à 16h”.
Au passage, l'un des entretiens révélera que l'un des employés du restaurant est le frère de l'ancien ministre de l'énergie d'un pays d'Afrique de l'ouest

13 - Absence de réponse aux questions, aux demandes et aux suggestions d'amélioration :

Rien n'est plus frustrant que de poser des questions que l'on juge légitimes et pertinentes, ou que de faire des suggestions qui semblent logiques et qui représenteraient une contribution au progrès de l'entreprise, et que de ne pas avoir de réponse. Ne pas obtenir de réponse est ressenti comme une marque de mépris. Ala longue, on sait que ce n'est même pas la peine de demander ou de sugg érer car ça ne servira à rien. Le silence s'installe ; les frustrations s'accumulent ; les remarques acerbes sur le manque de diligence ou le manque de professionnalisme des chefs se multiplient. Certains réagissent par une attitude de fatalisme et de retrait ; il n'y a pas à s'étonner alors de leur passivité ; d'autres s'insurgent, d'abord individuellement, puis collectivement ; faut-il alors s'étonner que ça explose ?

Exemple : la caisse enregistreuse est mal placée. Demande au chef de rayon : pas de réponse ; redemande au chef de rayon (le chef de département, on ne le voit jamais, ou on n'ose pas lui en parler) : de nouveau, pas de réponse. Jusqu'au jour où le problème de la caisse fait l'objet d'une pétition qui est portée au directeur du magasin ; il se déplacera lui-même et le problème sera résolu le jour même. A noter, dans ce cas précis, l'absence d'intervention des délégués : pourquoi ?

Hubert Landier

 
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