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Documents de référence
35 heures :
sera-t-il possible d’en sortir ?

Point de vue du n° 676 (24 mai 2004)
Sortira-t-on de la logique des 35 heures, telle qu'elle résulte des Lois Aubry ? C'est ce que demande le Medef, ce que propose le député Patrick Ollier dans son rapport à l'Assemblée nationale, ce que suggère Nicolas Sarkozy dans une interview dans Le Figaro et ce que n'exclut pas le président de la République.
Reste à savoir si ceci est possible. Un retour en arrière se heurterait à une opposition de l'ensemble des organisations syndicales, qui y voient un “acquis social”, ceci sans compter le Parti socialiste, qui se trouve à l'origine du dispositif. Quant aux salariés, ils seraient très majoritairement hostiles à une augmentation de la durée du travail qui leur serait imposée. En revanche, les employeurs comme les salariés peuvent trouver un intérêt commun à des aménagements qui apporteraient à l'entreprise davantage de souplesse et au salarié une possibilité d'arbitrage entre le statu quo et une option consistant à gagner plus en travaillant plus.
Une évolution en ce sens ne saurait donc se régler par un texte de loi ; elle supposera la recherche de solutions adaptées au niveau de chaque entreprise.

Les 35 heures :
ce qu'en disent les salariés


Plus que les sondages, les enquêtes menées dans certaines entreprises sous forme d'entretiens confidentiels approfondis avec des membres du personnel permettent de mieux comprendre l'attitude des salariés face aux 35 heures. On en tirera les conclusions suivantes :

  • les 35 heures sont perçues comme un avantage sur lequel il ne saurait être question de revenir ; la RTT répond en effet au souhait d'un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ; quel que soit l'intérêt que l'on porte à son travail, il est hors de question, notamment pour les jeunes, de lui consacrer son existence, compte tenu des activités auxquelles chacun s'intéresse par ailleurs ; d'où, là où il est possible, le succès du travail à temps partiel ;

  • plus encore que la durée du travail, c'est la souplesse dans l'utilisation de son temps qui est jugée importante ; ce qui est apprécié, c'est de pouvoir prendre ses jours de RTT quand on en a besoin ou envie ; les 35 heures, par la liberté ainsi offerte de choisir quand on va travailler ou quand on ne travaille pas, représentent ainsi la suite logique des horaire libres, tels qu'ils ont commencé à se mettre en place dans les années soixante-dix ; ce besoin de souplesse est symétrique à celui de l'entreprise, qui souhaite elle-même pouvoir moduler les temps travaillés par rapport aux fluctuations de son activité ;

  • les salariés, quand ils le peuvent, sont amenés à un arbitrage entre travailler plus afin de gagner plus et travailler moins mais gagner moins ; selon la personne, sa situation familiale et ses préoccupations du moment, ce choix peut être fait dans un sens ou dans l'autre ; il n'est pas le même selon les période de la vie ;

  • d'une façon négative, les 35 heures, selon nombre de salariés, aboutissent en revanche à des rythmes de travail plus syncopés et à un surcharge de travail dans la mesure où les entreprises n'ont pas compensé intégralement la réduction du temps de travail par des embauches ; il en résulte souvent une situation de stress permanent. D'où ce paradoxe : la RTT renforce le besoin de se reposer ; par ailleurs, faute de temps, les relations de travail et la communication interne tendent souvent à se dégrader ; ceci provoque un renforcement du besoin de ressourcement à l'extérieur ; l'entreprise cesse d'être un “lieu de vie” pour être un lieu où il convient en permanence de faire effort en vue de maintenir son niveau de performance.

Au-delà des 35 heures :
vers une généralisation du temps choisi

Les dirigeants d'entreprise, de leur côté, ne manquent pas de reproches à l'égard des Lois Aubry :

  • elles représentent pour l'entreprise un coût supplémentaire, la compensation salariale n'ayant le plus souvent été que partielle ;

  • et surtout, leur mise en œuvre représente une source de rigidités par rapport aux fluctuations d'activité ou aux urgences imprévues auxquelles elle doit faire face.
Une remise en cause frontale des Lois Aubry paraît toutefois difficile à envisager ; les 35 heures représentent en effet une “victoire syndicale”, notamment pour la CFDT, qui s'était largement investie en ce sens ; il s'agit donc d'un symbole auquel on ne saurait toucher ; le progrès ne saurait consister en un retour en arrière mais devra nécessairement prendre la forme d'une évolution dans le sens de solutions inédites. Autrement dit, sans toucher ni au principe ni à la loi, il sera nécessaire de trouver des solutions, entreprise par entreprise, dans des conditions comparables à la mise en oeuvre des horaires libres dans les années soixante-dix. Rappelons que ceux-ci répondaient à une double motivation :
  • permettre aux salariés de choisir leurs horaires en fonction de leurs contraintes ou de leurs préférences personnelles,

  • faire face à des contraintes très pratiques : saturation des moyens de transport parisiens ou des ascenseurs dans les tours de La Défense, où venaient d'aménager certains sièges sociaux.
L'expérience d'entreprises qui ont dû négocier les conditions de sortie d'un accord Robien montre qu'il est possible, à condition de ne pas s'en prendre aux symboles (“les 35 heures”), de trouver un point d'équilibre répondant à la fois aux attentes des salariés et à l'exigence d'une plus grande souplesse de fonctionnement. Une telle démarche suppose une soigneuse étude préalable afin de préciser :
  • quelles sont les contraintes les plus gênantes pour l'entreprise,

  • quelles sont les catégories professionnelles concernées,
  • quelles sont, dans leur diversité, les attentes des salariés.

Deux principes devront guider la recherche de solutions adaptées :
  • il est inutile d'imposer à tous des contraintes qui, du point de vue du fonctionnement de l'entreprise, ne pourraient concerner que quelques-uns ;

  • en termes de “donnant-donnant”, la contrepartie des exigences de l'entreprise peut être de mettre en place une formule de travail à temps choisi (temps partiel, temps complet ou “temps complet à 120 %”).
Cette notion de “temps choisi” doit permettre d'aller dans le sens à la fois d'une plus grande adaptation des horaires aux fluctuations d'activité de l'entreprise et d'une souplesse permettant à chacun des salariés d'adopter un rythme d'activité correspondant à ce qu'il souhaite. La solution retenue doit ainsi, pour chacun des salariés, répondre aux impératifs d'un double choix correspondant à ce que souhaite l'entreprise et à ce que souhaite l'intéressé lui-même.

Les Lois Aubry sont fondées sur le postulat que tous les salariés souhaiteraient une réduction de leurs horaires. Or, pour reprendre le slogan du Medef, “toutes les entreprise ne chaussent pas du 35” ; mais elles ne chaussent pas non plus toutes du 40 ou du 45 ; il conviendra donc, au plus près du terrain, de trouver des solutions qui permettent de s'adapter, catégorie professionnelle par catégorie professionnelle, aux contraintes de l'entreprise et aux souhaits exprimés par les personnes.

Les syndicats accepteront-ils d'aller en ce sens ? On se souviendra qu'ils s'étaient, en leur temps, opposés à la mise en œuvre des horaires libres en ce que ceux-ci remettaient en cause le sacro-saint principe de l'horaire collectif de travail. Les horaires libres se sont néanmoins mis en place et il ne serait plus question aujourd'hui, pour les salariés qui en bénéficient, d'y renoncer. C'est ce principe des horaires libres qui demande à être étendu, cette fois, au nombre d'heures effectivement travaillées, à leur répartition dans l'année, aux conditions de cette répartition et aux modalités de rémunération correspondantes. Il ne saurait y avoir meilleur terrain d'application aux accords dérogatoires (et donc au droit d'expérimentation) rendus possibles par la récente Loi Fillon.

Une entreprise high tech, employant principalement des ingénieurs et techniciens, avait concédé, dans le cadre d'un accord Robien, 22,5 jours annuels de RTT. La plupart des cadres y bénéficient d'un forfait horaire calculé en nombre de journées de travail. La solution adoptée, dans un contexte économique différent, consistera en une possibilité de “rachat” de plusieurs jours de RTT moyennant une augmentation de salaire de 0,5 % par jour racheté.

La principale contrainte identifiée à l'occasion de l'étude préalable concernait les chefs de service, qui se trouvaient souvent confrontés à des contraintes d'emploi du temps qui ne leur permettaient pas de prendre la totalité de leurs “jours de RTT” dans les délais prévus.

Les ingénieurs et cadres peuvent désormais choisir, d'une façon réversible, entre plusieurs formules privilégiant soit le nombre de jours de RTT, soit une présence accrue dans l'entreprise moyennant un salaire plus élevé.

Hubert Landier

 
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