Groupe Management social - 71 rue du Faubourg St. Antoine - 75011 Paris - Tél : 01 44 52 89 89 - Fax : 01 44 52 02 84 -
                              nous écrire :

Documents de référence
Relations avec les syndicats :
les trois erreurs à éviter

Point de vue du n° 675 (10 mai 2004)
L'affaire des intermittents du spectacle mérite d'être examinée avec attention. L'accord conclu entre le Medef et la CFDT en vue de réformer le régime d'assurance chômage des intermittents était à la fois valide et légitime.Valide parce que la CFDT est une organisation représentative au niveau national et que le régime de l'Unedic relève du niveau national interprofessionnel ; légitime parce qu'il s'agissait de mettre fin à des dérives dont le coût était en définitive supporté par l'ensemble des salariés. Le problème, c'est que la CFDT est très minoritaire parmi les intermittents ; les intermittents, soutenus par la CGT, ont refusé les dispositions de l'accord, auquel ils ne trouvaient que des désavantages, et entretenu une guérilla qui devenait insupportable.
Pour le nouveau gouvernement, il était devenu évident qu'il fallait en finir. L'accord, quoique valide et légitime, n'était pas acceptable du point de vue des intéressés. Et donc la CFDT s'est trouvée désavouée.Ainsi se trouve illustré le fait que le problème n'est pas tant pour les parties contractantes de parvenir à un accord que de faire en sorte qu'il soit effectivement appliqué et respecté. La CFDT s'est trop fortement engagée, compte tenu de sa faible influence parmi les intermittents ; et le Medef a fait l'erreur de croire que la signature de la CFDT, au niveau confédéral, suffirait à régler le problème.
Dans leurs relations avec les syndicats, les négociateurs patronaux – et c'est encore plus vrai au niveau de l'entreprise - doivent en fait se garder de trois types d'erreurs.

Premier type d'erreur :
refuser toute légitimité au syndicalisme


Pendant longtemps, la majeure partie des entreprises françaises a refusé de traiter avec les syndicats ; le syndicalisme n'a été reconnu par la loi qu'en 1884 ; et il n'a obtenu droit de présence qu'en 1968, avec la création de la section syndicale d'entreprise. Selon les employeurs, les syndicats étaient constitués de révolutionnaires dont l'action (minoritaire parmi les salariés) mettait en cause l'ordre économique, social et moral. Il était donc légitime de s'opposer à eux et leur présence n'était qu'un pis aller. Certains dirigeants se glorifiaient de ne jamais négocier. Et les militants connus comme tels étaient considérés avec la plus grande méfiance.

Cette attitude appartient sans doute an passé, mais elle est pourtant suffisamment ancrée pour marquer encore les esprits. Pour toutes sortes de raison, les militants sont mal perçus. Ce seraient en quelque sorte des traîtres par rapport à la cause de l'entreprise. Leurs insuffisances et leur caractère vindicatif ou irréaliste, qui sont souvent une réalité, en donnent une image très négative aux yeux des dirigeants. Les militants ne seraient pas représentatifs, en fait, de la majorité des salariés. Ce seraient des trublions. Certains employeurs et certains membres de l'encadrement dénient ainsi toute légitimité aux interlocuteurs que la loi leur impose. Aleurs yeux, mieux vaut circonscrire au maximum l'influence qu'ils sont en mesure d'exercer auprès du personnel.

Deuxième type d'erreur :
adhérer au mythe du “bon syndicat”

Dès lors qu'il leur faut admettre l'existence de syndicats, les employeurs sont tentés de distinguer les “bons”, dont on pourrait à la rigueur s'accommoder, et ceux qui représenteraient nettement un danger pour l'entreprise. Pendant longtemps, le patronat a ainsi volontiers distingué les “réformistes” des “révolutionnaires” ; aujourd'hui, il opposerait plus volontiers les “réformateurs” des “conservateurs”. Durant la guerre froide, André Bergeron aura ainsi incarné, dans les milieux patronaux, la figure du bon syndicaliste, aimable, réaliste, soucieux de compromis, opposé aux outrances et aux gesticulations révolutionnaires. FO était le “bon syndicat”, par opposition à la CGT. Puis André Bergeron a laissé place à Marc Blondel.

Entre temps, la CFDT avait procédé à son recentrage, donnant au patronat des gages de sa respectabilité retrouvée. D'où un revirement stratégique du CNPF. Le “bon syndicat” n'était plus Force ouvrière, mais la CFDT, qui est ainsi devenue son partenaire privilégié, ses prises de position étant qualifiées de “courageuses” dans la mesure où elles rompaient avec les classiques de la lutte des classes et répondaient à certaines préoccupations patronales. C'est avec la CFDT que le Medef s'est efforcé de bâtir sa “refondation sociale”. Du coup, FO et la CGT faisaient figure d'organisations ringardes, empêtrées dans leurs préjugés idéologiques et dans des schémas dépassés.

Troisième type d'erreur :
vouloir traiter avec un syndicat au détriment de tous les autres

L'adhésion au mythe du “bon syndicat”, réaliste et compréhensif, conduit à une troisième erreur : celle qui consiste à vouloir traiter exclusivement avec lui, au détriment de tous les autres. Jusqu'au jour où le mythe s'effondre, soit parce qu'il se révèle autre que ce qu'on attendait de lui, soit parce que s'étant excessivement compromis, il en vient perdre son influence auprès des salariés au nom desquels il s'exprime, soit parce que sa capacité à faire la police est moindre que ce que ses interlocuteurs avaient imaginé. La tentation peut être alors de partir à la recherche d'un nouvel interlocuteur qui, momentanément au moins, saura se montrer davantage à la hauteur de ce qu'on attend de lui.

Pour l'entreprise, ces trois démarches représentent autant d'erreurs. Nier la présence et le rôle des syndicats (quelles que soient par ailleurs leurs insuffisances) relève désormais de l'irréalisme. La figure du “bon syndicat” constitue largement une projection de l'imaginaire des dirigeants (ou tout au moins de certains d'entre eux). Prétendre traiter avec lui exclusivement sans prendre en considération le comportement des autres, enfin, risque de conduire à de sérieuses déconvenues. Pas d'autre solution, en fait, que de considérer l'échiquier syndical dans sa diversité et sa complexité systémique : il faut ménager les équilibres et savoir prendre en compte, quand elles se présentent, des évolutions qui ne sont pas celles que l'on avait prévues ou auxquelles l'on s'était préparé. Eviter d'encenser qui que ce soit et de diaboliser qui que ce soit. Eviter, en d'autres termes, de prendre ses désirs pour des réalités. Ce qui est trop souvent, à son détriment, le penchant de celui qui, quel qu'il soit, exerce le pouvoir.

Hubert Landier

 
Retour à la page d'accueil :