L'entreprise grandit :
attention aux pertes de repères
Point de vue du n° 668 (2 février 2004)
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Rien de plus naturel, pour l'entreprise, que de se
développer. Ses effectifs augmentent, son organisation se
fait plus complexe, peut-être a-t-elle procédé
par croissance externe, peut-être son fondateur a-t-il vendu
à un groupe international. Les liens interpersonnels, qui
lui conféraient à l'origine son
caractère quasiment familial, se distendent ; et le
personnel doit accepter désormais une discipline qui
apparaît comme une somme d'exigences
supplémentaires.Au total, ce qui, pour les dirigeants, se
présente comme une conséquence de la réussite,
représente aux yeux d'un grand nombre de
salariés une évolution négative par rapport
à l'image qu'ils se faisaient de
l'entreprise.
En même temps, les règles
du jeu qui leur étaient familières se
trouvent bousculées, laissent place à des
règles nouvelles dont ils ne comprennent pas
nécessairement les tenants et aboutissants. Finalement, les
plus anciens, ceux qui ont connu autre chose,
s'interrogent sur leur avenir tandis que le corps social dans
son ensemble réagit comme si son identité
était menacée. Les tensions finissent par monter, sur
fond d'incompréhension. Les syndicats
s'implantent et interviennent.D'enquête en
enquête, ce sont les mêmes mots, les mêmes
plaintes, la même incompréhension.On n'est alors
pas loin d'une situation de blocage.Tout l'art du
management du changement va consister alors
à la désamorcer.
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La peur face au changement :
comment se développe la mauvaise humeur
Si l'entreprise se développe, c'est qu'elle a
plutôt bien réussi. Mais cette réussite
n'est pas forcément vécue comme telle par les
salariés. Bien au contraire, elle peut être
vécue comme une source de profonde déstabilisation ;
par exemple :
-
Le fondateur s'est retiré ; or,
il entretenait un lien très fort avec les salariés
qui l'avaient accompagné dans son aventure ; ses
successeurs mettent en oeuvre des méthodes
différentes ; ils sont accusés d'être
froids et lointains, mais ils ne s'en rendent pas compte ;
ils s'efforcent de pratiquer des formes de management,
souvent inspirées du modèle anglosaxon, qui se
veulent plus rationnelles que le vieux paternalisme dont ils ont
hérité ; ce qu'ils ne savent pas, c'est
qu'ils sont accusés de n'être
préoccupés que par des considérations de
rentabilité, au détriment de la dimension humaine du
travail ; peut-être sontils d'origine
étrangère ; à ces accusations s'ajoute
alors le soupçon de vouloir piller l'entreprise.
-
A cela s'ajoute l'éloignement des centres
de décision : avant, le patron était avec
nous, maintenant, il faut en référer au siège
; or, les gens du siège, on ne les connaît pas.
Leurs décisions semblent irrationnelles, ignorantes
des contraintes du terrain ; on les accuse
volontiers d'incompétence. Par leurs exigences, ils
remettent en cause l'autonomie dont
bénéficiaient les gens ; ils imposent des
procédures, des modes opératoires, dont le bien
fondé n'apparaît pas toujours à ceux qui
en subissent les conséquences souvent jugées
négatives. C'est la finalité même de leur
action qui cesse d'être claire : où nous
conduit l'entreprise ? Pour qui roulent ceux qui la dirigent
?
Ces états d'âme sont quasiment
inévitables. L'être humain a finalement horreur
du changement. L'inconnu lui fait peur. Et il ne lui est pas
facile de faire son deuil de ce qui lui était familier. A
cela s'ajoute la remise en cause des références
qui lui étaient familières. Ce qui était
jugé comme étant souhaitable, utile et efficace a
cessé de l'être ; les nouvelles normes
qu'il lui faut respecter peuvent lui sembler arbitraires et
injustes, voire immorales. La tentation peut être alors de
s'opposer, ouvertement ou non, ne serait-ce qu'en
traînant des pieds. Et la réaction d'opposition
peut être collective, prise en charge par les syndicats.
Eviter la situation de blocage :
la nécessité d'accompagner le changement
Face à de telles réactions, il ne sert à rien
d'accuser les militants (ils expriment souvent une
réaction collective), de se plaindre de
l'incompréhension des gens (ils ne font
qu'exprimer leurs craintes) ou de les accuser de vouloir
conserver les avantages dont ils bénéficiaient (il
est normal qu'ils défendent leurs
intérêts). Et donc, un certain nombre d'erreurs
sont à éviter si on ne veut pas aller à la
catastrophe ; par exemple :
-
multiplier les effets
d'annonce, qui ne font qu'accroître la peur ;
-
laisser chacun se débrouiller avec ses
problèmes ;
-
s'en prendre au système de
valeurs qui anime la personne ;
-
procéder avec
mépris, en accusant les personnes
déstabilisées d'incompétence ou de
mauvaise volonté ;
-
opposer les jeunes, qui se sentent
naturellement en accord avec ce qu'est devenue
l'entreprise, aux anciens, qui n'auraient que des
défauts, à commencer par celui de s'adapter
avec difficulté ou réticence.
Et donc, il va falloir
procéder à une patiente pédagogie :
-
faciliter le deuil : Papa ne reviendra pas,
l'entreprise ne sera plus jamais ce qu'elle a
été ;
-
s'expliquer le plus largement
possible sur la finalité poursuivie, les contraintes
nouvelles qui s'imposent à l'entreprise, la
raison d'être des solutions retenues et faire preuve
d'un maximum de transparence face aux accusations dont les
nouveaux dirigeants sont l'objet ;
-
aider chacun
à faire face personnellement aux exigences nouvelles qui
s'imposent à lui et saluer les résultats
obtenus ; • être clair sur les valeurs sur lesquelles se
fondent les changements engagés, et si possible sur leur
continuité par rapport à celles qui fondaient
jusqu'à présent l'entreprise ;
-
faire preuve d'humilité, compte tenu des
conséquences parfois négatives des tâtonnements
à travers lesquels prend corps le changement.
Ceci s'adresse à chacune des personnes concernées
par les changements qui affectent l'entreprise. Mais cela
concerne aussi les représentants du personnel.
Au-delà de leur rôle de représentation, eux
aussi se sentent déstabilisés. Leur
agressivité exprime alors leur inquiétude et leur
incompréhension. Eux aussi devront apprendre à
s'adapter et il s'agira donc de les y aider.
Hubert Landier
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