Lentreprise
face à ses détracteurs :
du « progrès social » à
la bonne conduite « sociétale »
Point de vue du n°
635 (9 septembre 2002) |
Les
critiques que subit lentreprise changent progressivement de
nature. Jusquà présent, ses détracteurs
laccusaient d « exploiter les travailleurs ».
Ses interlocuteurs étaient les syndicats, et il sagissait
pour eux, sur la base du Droit du travail, dobtenir au bénéfice
des salariés une amélioration des conditions demploi.
Le « progrès social » sinscrivait ainsi
comme une suite logique du progrès technique.
Cest cette idée de progrès continu de lhumanité
qui se trouve aujourdhui mise en cause. Lentreprise
nest plus seulement suspecte d « exploiter les
travailleurs » ; elle lest également de nuire
à la santé des consommateurs, de détruire lenvironnement,
de ne pas respecter les droits de lhomme dans les pays du
tiers monde, et ainsi de suite.
Le développement du mouvement antimondialiste lexpose
ainsi à une critique beaucoup plus large, et à laquelle
elle nest que médiocrement préparée.
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Lentreprise
face à ses détracteurs :
un changement
de dimension
Le développement économique, depuis la première
révolution industrielle, était fondé sur
un présupposé que tous partageaient : le progrès
technique conduit nécessairement lhumanité
vers plus de prospérité et plus de bonheur. Le
débat portait seulement sur les conditions économiques
susceptibles de favoriser ce progrès, dont le principe
allait de soi, et sur les conditions de sa redistribution. Dans
ces conditions, la critique à laquelle était soumise
lentreprise était une critique dordre social
: elle faisait lobjet dune pression, venant pour
lessentiel les syndicats, afin quelle augmente les
salaires, réduise la durée du travail, améliore
les conditions de travail, bref en vue dune répartition
de la richesse produite plus favorable aux salariés.
Bien entendu, le caractère bénéfique dun
grand nombre dinventions scientifiques et dinnovations
technologiques semble évident. Lidée dun
progrès global de lhumanité, en revanche,
a cessé daller de soi. La Deuxième guerre
mondiale a montré que la science pouvait coexister avec
deffroyables régressions. Plus récemment,
une autre sorte dinquiétude est apparue : le développement
industriel, tel quil va son train, ne va-t-il pas peu
à peu conduire à un épuisement des ressources
terrestres, faire apparaître des déséquilibres
insupportables, contribuer à un appauvrissement de la
diversité culturelle ? En bref, le progrès que
lon pouvait attendre du développement économique,
lui, a cessé daller de soi.
De là, pour lentreprise, lémergence
de critiques dun nouveau type et qui, jusque là
très marginales, se font de plus en plus largement entendre.
Dune façon très radicale, les diverses composantes
du « mouvement anti-mondialiste » mettent ainsi
en cause les risques que présentent les OGM, la destruction
des milieux naturels, labsence de respect des droits de
lhomme dans certains pays où se fournissent les
grands groupes, le « pillage du tiers monde », etc.
Ces
critiques ne sont pas seulement limitées à des
spéculations intellectuelles. Elles sexpriment
également par des actions militantes qui ont dores
et déjà obligé certaines grandes entreprises
à céder devant les campagnes véhémentes
dont elles faisaient lobjet. De même que lentreprise
doit quotidiennement faire face à ses « interlocuteurs
sociaux », il lui faudra de plus en plus faire face à
des interlocuteurs dune nature différente et qui
sen prendront à elle sur des terrains sur lesquels
elle ne les attendait pas.
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De
même que
lentreprise
a dû sorganiser
afin de faire face
aux syndicats,
il lui faudra
sorganiser
afin de faire face à
des interlocuteurs
qui mettront en cause
son comportement
« sociétal »
sur des terrains
qui ne lui étaient pas
nécessairement
familiers. |
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Une
réponse aux antimondialistes :
codes
de bonne conduite et « bilans sociétaux »
Certaines
de ces interpellations seront très radicales, dans le prolongement
des mouvements révolutionnaires, dautres plus modérées,
dune tonalité plus réformiste, mais lobligeant
néanmoins à tenir compte des problèmes quelle
avait peut-être parfois tendance à négliger
jusquà présent. Parmi les initiatives en ce
sens, on citera par exemple :
le développement des agences de rating prenant en
considération la façon dont lentreprise, par
exemple, se préoccupe des effets de son activité
sur son environnement ;
le développement des fonds éthiques et la
promulgation, parfois sous légide dinstances
internationales, de « codes de bonne conduite » ;
lémergence du concept de « développement
durable » et les tentatives visant à dresser un «
bilan sociétal » de lentreprise.
Au-delà du débat intellectuel, lentreprise
devra ainsi progressivement sorganiser afin de prendre en
considération ces nouvelles formes dinterpellation,
et ceci dans les mêmes conditions quil lui a fallu
sorganiser afin de faire face aux interpellations dont elle
faisait lobjet sur le plan social. Autant dire que tout,
ou presque tout, reste à faire.
Hubert Landier
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