Les
jeunes et lentreprise
Les nouveaux chemins de la réussite
Point
de vue du n° 621 (28 janvier 2002) |
| Le
mot « réussite » a aujourdhui changé
de sens. Il fut une époque où la réussite consistait
à sélever dans la hiérarchie, que ce
soit celle de lentreprise ou celle de ladministration,
de larmée ou du clergé. Puis la réussite
sest identifiée à celle de lentreprise
: il fallait travailler dans « une entreprise qui gagne ».
La réussite, aujourdhui, est plus complexe. Elle se
cherche dans un équilibre entre réussite personnelle
et réussite professionnelle ; et celle-ci est elle-même
complexe ; ce qui compte aujourdhui de plus en plus, aux yeux
des jeunes, cest de construire leur itinéraire professionnel
comme ils lentendent, quitte à prendre des chemins
de traverse. Une attitude selon laquelle le métier compte
plus que lentreprise. |
Les
trois âges de la réussite :
la
hiérarchie, lentreprise et le métier
Traditionnellement,
la réussite consistait dabord à trouver
« une bonne situation», autrement dit, un emploi
dans une fonction reconnue, qui assurerait la sécurité
matérielle et permettrait de « sinstaller
dans la vie ». Ensuite, il sagissait de «
monter dans la hiérarchie » selon un itinéraire
qui ne laissait guère de place à la surprise ;
cela sexprimait en termes de grades, déchelons
et dindices ; le jeune qui arrivait dans lentreprise
était donc fondé à demander quel serait
son plan de carrière. À la sortie de lécole,
son diplôme et son contrat de travail en poche, il se
trouvait sur des rails le long desquels il progresserait plus
ou moins rapidement.
Dans les années quatre-vingt, la réussite a changé
de sens. Cétait lépoque des projets
dentreprise, du management participatif ; il sagissait
de souder les équipes autour dune vision partagée,
dune réussite collective. Lidéal proposé
consistait moins à « progresser dans la hiérarchie
» quà « faire partie dune équipe
qui gagne ». Le prestige de lentreprise anoblissait
celui qui lavait intégré. Cette identification
à lentreprise se combinait, bien évidemment,
avec lévolution de la position que lon y
occupait.
Cette fidélité à « lentreprise
pour la vie » appartient aujourdhui au passé.
Les vagues de restructurations qui se sont succédées
au cours des années quatre-vingt dix ont persuadé
les jeunes de ce quil ne fallait pas trop attendre de
lentreprise. Ils ont vu leurs aînés y consacrer
leur vie, puis en être brutalement exclus. Au cynisme
que manifeste lentreprise répond désormais
celui des jeunes.
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Les valeurs
nomades
tendent
à lemporter
sur la recherche
de la stabilité
et dune
progression linéaire.
Pour lentreprise,
cela représente
une remise en cause
totale
de ses modes
de management
des talents.
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Une
attitude volontiers désinvolte :
lart de « se servir » de lentreprise
Premièrement, il est hors de question, pour eux, de sacrifier
leur vie personnelle à leur vie professionnelle ; il sagit,
au cas par cas, de trouver un équilibre entre les différentes
dimensions de lexistence, et celle-ci, désormais,
ne saurait se réduire à une vie de travail. Deuxièmement,
le chemin de la réussite a cessé dêtre
linéaire ; il passe par des ruptures et suppose une succession
de choix, des bifurcations, des périodes de maturation,
de latence, suivies dune prompte saisie des opportunités
qui se présentent. Les jeunes se veulent jaloux de leur
autonomie et détestent les changements imposés.
Ils comptent beaucoup plus sur eux-mêmes que sur la sollicitude
de linstitution qui les accueille.
Cela signifie quils vont devoir accorder la plus grande
importance aux compétences sur lesquelles ils peuvent se
fonder pour évoluer. La pratique du métier prime
désormais sur lappartenance à lentreprise
; et ce quils attendent dabord de celle-ci, cest
quelle leur offre de la convivialité en même
temps que des moyens de progresser. Le professionnalisme, quel
quil soit, est pour eux une valeur qui simpose. Moyennant
quoi linstant, le hasard, lemportent souvent sur la
carrière minutieusement planifiée. Les jeunes se
montrent impatients : sils ne sont pas contents, ils sen
vont dès quils le peuvent.
Par rapport à leurs prédécesseurs, qui privilégiaient
des valeurs sédentaires, se sont donc des nomades. Il est
normal de changer dentreprise, de passer dun pays
à un autre. Pour eux, il nest pas question despérer
rester dans lentreprise jusquà la retraite
; ils y demeurent tant quelle répond à ce
quils en attendent ; sils ne sy plaisent plus
ou sils commencent à sy ennuyer, ils songent
à en partir. Pour lentreprise, cela représente
un bouleversement complet par rapport à la gestion traditionnelle
des carrières. À litinéraire imposé
doivent se substituer des possibilités « à
la carte » qui permettront au jeune de choisir en fonction
de ses talents et de ses goûts. Il est hautement significatif
que cette évolution tende à simposer dans
le monde entier, quil sagisse de lEurope, des
États-Unis ou du Japon.
Hubert Landier
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