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Documents de référence
Par absence de compréhension mutuelle
comment naissent les conflits

Point de vue du n° 618 (17 décemnre 2001)
Les conflits sociaux tendent aujourd’hui à se multiplier.
Derrière les revendications salariales qui sont mises en avant, ils s’expliquent le plus souvent par des raisons plus profondes : accumulation de ras-le-bol, problèmes non résolus, rumeurs face à des changements dont on ne comprend pas les raisons, et toujours, déficit de communication entre la Direction et les salariés.
La Direction a ses raisons et, les sachant rationnelles, s’imagine, qu’elles vont de soi pour tous. Elle ignore, bien souvent, que ses initiatives font l’objet d’interprétations complètement différentes. L’entreprise se transforme ainsi en plusieurs mondes qui s’ignorent et entretiennent les uns sur les autres des images plus proches du phantasme que de la réalité. Et c’est ainsi qu’apparaissent les situations de blocage.

A l’origine du conflit :
une histoire de machine à laver

Le directeur de l’usine s’impatiente.
La machine à laver qu’il a mis à la disposition des ouvriers du dépotage, afin qu’ils nettoient leurs bleus, est une nouvelle fois en panne ; « on dirait qu’ils l’ouvrent à la barre à mine », lui confie le réparateur. Logique, il remplace la machine à laver par un abonnement à un service de nettoyage dans une blanchisserie extérieure.
Peu de temps après : grève.
Témoignage des ouvriers : « c’est scandaleux, avec l’argent qu’on lui fait gagner, que la boîte refuse de réparer la machine ; parce que la laverie, elle ne prend pas nos T-shirts ; or, nos T-shirts sont bons à laver tous les jours, et avec les produits qu’on manipule, je ne tiens pas à les ramener chez moi et à les laver avec la grenouillère du petit ».
Solution : la machine à laver sera réparée et désormais placée sous le contrôle du secrétaire du CHSCT. Observation liminaire du directeur technique : « il aurait mieux valu acheter dès le départ une machine professionnelle parce que vu le rythme qu’on lui fait subir, c’est normal qu’une machine pour usage familial tombe en panne. Mais on ne m’a pas demandé mon avis ».
Dans sa simplicité, cette histoire (réelle) nous montre la nature du problème :

  • si on se place dans sa logique, le Directeur avait raison ; le problème, c’est que sa décision a été interprétée par les ouvriers comme une manifestation de mépris : « il ne se rend pas compte de nos conditions de travail et, en plus, il veut nous punir comme des mômes d’avoir cassé la machine »,
  • si on se place dans leur logique, les ouvriers avaient eux-même raison : c’est ennuyeux d’avoir à ramener ses T-shirts à la maison ; « c’est une machine à laver qu’il nous faut ; et l’entreprise peut bien payer, vu, d’après ce qu’on sait, qu’elle se porte bien » .

Pour l’oeil extérieur, il ne sert à rien, pour comprendre la situation, de proclamer qui a raison et qui a tort. Simplement, il aurait été peut-être judicieux de faire appel à la compétence du Directeur technique. Et de responsabiliser les utilisateurs de la machine en la confiant dès son achat aux bons soins du secrétaire du CHSCT. Ce qui est facile à dire après parce que, avant la grève, le problème ne se posait pas en ces termes :

  • pour l’un, « les ouvriers ne sont pas soigneux »,
  • pour les autres, « le directeur nous méprise ».

Il aura donc fallu un arrêt de travail pour rétablir la communication, dégonfler l’accumulation des ressentiments de part et d’autre et trouver une solution qui convienne à la fois au Directeur (pour des raisons de coût) et aux ouvriers (pour des raisons de commodité).

Les uns
ont moins
de temps
pour expliquer
des décisions
qui leur paraissent
aller de soi ;
les autres
sont
à la recherche
d’éléments
d’appréciation
pour savoir
où les conduisent
les changements
en cours.
Il en résulte
une situation
potentiellement
conflictuelle.

Une règle à ne jamais oublier :
toute vérité est relative

Ce sont les philosophes des sciences qui nous le rappellent : toute vérité est relative au contexte dans lequel elle a été énoncée : corpus théorique, conditions d’expérimentation, etc. Il n’est pas de vérité hors du regard de l’autre, c’est à dire de la critique. L’absence de communication débouche sur le délire.
Il arrive qu’une direction se fasse de ses interlocuteurs (syndicalistes, ouvriers...) une image délirante et que ceux-ci en viennent eux-mêmes à une interprétation délirante des faits et gestes de la Direction. Faute d’écoute et faute d’une information, venant de la Direction, qui aille au-delà des instructions nécessaires pour le travail de tous les jours.
Les managers ont vu, au cours de ces dernières années, s’accentuer les contraintes qui pèsent sur eux. Les raisons qu’ils ont d’agir ainsi qu’ils le font leur semblent impératives. Certains d’entre eux en viennent à oublier que cela ne va pas de soi aux yeux de tous ceux qui en subissent les conséquences. Le manque de temps pousse les uns à se montrer moins disponibles ; l’ampleur de changements en cours pousse les autres à se montrer davantage aux aguets de toute nouvelle, d’où qu’elle vienne, qui leur permettrait de savoir où on les emmène. En négligeant cette double tendance, les managers sont à peu près assurés, un jour ou l’autre, d’aller au conflit.

 

Hubert Landier

 
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