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Dépêche de l'Agence Emploi Formation du 3 décembre 2007
Pouvoir d'achat :
Nicolas Sarkozy face au “risque de l'enlisement”
L'analyse d'Hubert Landier
Nicolas Sarkozy a voulu répondre, dans son interview télévisée de jeudi soir dernier, aux inquiétudes des Français sur l'évolution de leur pouvoir d'achat, qui est pour eux une préoccupation de plus en plus forte, compte tenu de l'amélioration de la situation de l'emploi enregistrée au cours de ces derniers mois.
Un exercice difficile dans la mesure où “les caisses de l'État sont vides”. De là l'annonce par le président de la République de différentes mesures, notamment la remise en cause des 35 heures, dont il espère qu'elles répondront aux attentes des Français.
“Un pari qui n'est pas gagné d'avance”, selon Hubert Landier, expert en analyse du risque social, des stratégies syndicales et des relations sociales dans l'entreprise, qui répond aux questions de L'AEF.

Agence Emploi Formation - AEF :

Comment expliquez-vous que le pouvoir d'achat soit devenu la préoccupation prioritaire des Français ?

Hubert Landier :

Lors de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a largement usé d'un slogan qui a fait mouche: “travailler plus pour gagner plus”. Il s'agissait, dans son esprit, de relancer la machine économique tout en répondant à une attente qu'il savait forte au sein de l'électorat. C'est dans cette intention qu'a été conçu et adopté, fin juillet, la loi Tepa visant à encourager la pratique des heures supplémentaires.

La très grande majorité des experts et des praticiens s'accordent toutefois à constater que la mise en oeuvre de ce dispositif se heurte à de nombreuses difficultés. Il est beaucoup trop compliqué, ce qui montre l'écart qu'il peut y avoir entre l'intention politique et sa mise en œuvre administrative. En outre, il serait inapplicable dans un certain nombre de branches d'activité. Et donc, en cette fin d'année, le problème demeure entier. Dans l'intervalle, la conjoncture internationale, dollar faible et menace d'une récession américaine, aura eu pour effet de réduire à néant les marges de manoeuvre et l'espoir d'une relance rapide de la croissance en France. Voilà donc une promesse présidentielle qui risque de n'être pas tenue.

Or, cette question du pouvoir d'achat est devenue une priorité pour un nombre croissant des Français. Elle n'apparaît pas dans les chiffres auxquels se fient les décideurs. Les moyennes statistiques dissimulent, en effet, des différences de situations qui peuvent être très importantes et il convient en outre de distinguer la réalité et l'image que chacun s'en fait. Le pouvoir d'achat augmenterait légèrement, mais en même temps les écarts tendent à s'accroître. L'enrichissement de quelques uns peut donc dissimuler l'appauvrissement d'un grand nombre tout en faisant au total apparaître une légère amélioration moyenne.

En outre, la réalité demande à être distinguée de la façon dont chacun la perçoit. Quel que soit leur budget, les Français, par exemple, considèrent de plus en plus comme “normal” de disposer d'un ordinateur, d'une connexion Internet, d'un écran plat et, à partir de l'âge de cinq ans, d'un téléphone portable. Or, cela coûte cher. Nombre d'entre eux, et notamment les jeunes, doivent faire face aux difficultés qu'ils ont à se loger. Au total, compte tenu de ces contraintes et de ces sollicitations, ils sont de plus en plus nombreux à estimer que non seulement leur pouvoir d'achat n'augmente pas, mais qu'il a tendance à diminuer. L'ascenseur social est en panne, mais également le “progrès”, tel qu'il pouvait être mesuré à travers la progression régulière du pouvoir d'achat qu'autorisait la croissance forte des “Trente glorieuses”. Et tout cela engendre du pessimisme: non seulement demain ne sera pas nécessairement meilleur qu'hier, mais la situation risque de se dégrader.

AEF :

Comment faire face au pessimisme ?

Hubert Landier :

Ce pessimisme s'exprime aujourd'hui à travers les résultats de l'enquête de l'Insee sur le moral des Français. La promesse d'une amélioration de leur pouvoir d'achat n'a pas été tenue dans l'immédiat. Or, si celle-ci ne l'a pas été, il n'y a pas de raison que les autres le soient. C'est donc la crédibilité de l'ensemble du discours présidentiel qui se trouve mise en doute. Cela, Nicolas Sarkozy ne peut pas ne pas le savoir. Compte tenu de l'importance qu'il accorde aux sondages, il voit bien que sa côte de popularité tend à s'effriter. Le risque, pour lui, est celui de l'enlisement. L'absence de sursaut en ce qui concerne le pouvoir d'achat (tel qu'il est ressenti) met en cause sa parole. La mise en œuvre des réformes est compliquée, ce qui donne des arguments à ceux qui s'y opposent. Voici le président de la République peu à peu contraint d'au moins les retarder, compte tenu des oppositions qu'elles suscitent et de l'approche des élections municipales et cantonales de mars 2008. Ceci peut se terminer, d'ici la fin du quinquennat, par un retour à une forme d'impuissance que Nicolas Sarkozy reprochait à son prédécesseur.

Il lui fallait donc réagir vite et fort. Et c'est donc ce qu'il a essayé de faire, de toute urgence, le 29 novembre dernier lors de son interview télévisée. Le problème, au-delà de sa force de conviction verbale, c'est qu'il ne dispose pas de beaucoup de “biscuit”. La conjoncture internationale lui est défavorable et, ainsi qu'il l'a lui-même admis, “les caisses de l'État sont vides”. Il ne peut ni annoncer un “plan d'austérité”, qui ne serait pas accepté, ni annoncer un “plan de relance”, qui se révélerait vite illusoire. De là un ensemble de mesures ponctuelles dont la plus importante est très certainement la remise en cause de ce qui restait de la loi Aubry sur les 35 heures. Il l'aura fait prudemment, subordonnant la détermination de la durée du travail, au niveau de l'entreprise, à la signature d'un accord majoritaire. Implicitement, cela revenait en outre à reconnaître l'inefficacité de la loi Tepa sur les heures supplémentaires adoptée au mois de juillet.

AEF :

Dans l'ensemble, les réactions des syndicats à ces mesures ont été modérées...

Hubert Landier :

Le plus surprenant peut-être, après cette annonce, consiste, en effet, en la relative modération des réactions syndicales. Certes, les leaders syndicaux auront mis en avant “l'insuffisance des mesures annoncées”, mais ils ne pouvaient faire moins. En revanche, il n'y aura pas eu de levée de bouclier contre la possibilité pour les entreprises, moyennant la signature d'un accord majoritaire, de s'exonérer des 35 heures en contrepartie d'augmentations de salaires ou contre la “monétisation des RTT”. C'est que les syndicats savent bien que l'attente des salariés porte d'abord sur leur feuille de paye et que le temps de travail ne vient qu'après dans l'échelle de leurs préoccupations. En même temps, on aura noté, venant de Nicolas Sarkozy, un pas de plus dans le sens des accords majoritaires que souhaitent la CGT et la CFDT.

AEF :

D'après vous, ces annonces seront-elles suffisantes pour susciter un retour de la confiance ?

Hubert Landier :

Ceci n'est pas certain pour deux raisons au moins: la crédibilité du président de la République sera subordonnée aux effets concrets que les Français pourront vérifier dans les semaines à venir en ce qui les concerne personnellement. Et il ne faut pas sous-estimer la capacité des services, et ceux notamment du ministère des Finances, à transformer une idée simple en une usine à gaz inapplicable. Il pourrait être difficile de prévenir la spirale d'un enlisement.

propos recueillis par Christophe Boulay - AEF

 
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