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Agence Emploi Formation - AEF :
Comment expliquez-vous que le pouvoir d'achat soit devenu la préoccupation prioritaire des Français ?
Hubert Landier :
Lors de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a largement usé d'un slogan qui a fait mouche:
travailler plus pour gagner plus. Il s'agissait, dans son esprit, de relancer la machine économique
tout en répondant à une attente qu'il savait forte au sein de l'électorat.
C'est dans cette intention qu'a été conçu et adopté, fin juillet, la loi Tepa visant
à encourager la pratique des heures supplémentaires.
La très grande majorité des experts et des praticiens s'accordent toutefois à constater que
la mise en oeuvre de ce dispositif se heurte à de nombreuses difficultés. Il est beaucoup trop compliqué,
ce qui montre l'écart qu'il peut y avoir entre l'intention politique et sa mise en œuvre administrative.
En outre, il serait inapplicable dans un certain nombre de branches d'activité. Et donc, en cette fin d'année,
le problème demeure entier. Dans l'intervalle, la conjoncture internationale, dollar faible et menace d'une
récession américaine, aura eu pour effet de réduire à néant les marges de manoeuvre
et l'espoir d'une relance rapide de la croissance en France. Voilà donc une promesse présidentielle qui
risque de n'être pas tenue.
Or, cette question du pouvoir d'achat est devenue une priorité pour un nombre croissant des Français.
Elle n'apparaît pas dans les chiffres auxquels se fient les décideurs. Les moyennes statistiques dissimulent,
en effet, des différences de situations qui peuvent être très importantes et il convient en outre de
distinguer la réalité et l'image que chacun s'en fait. Le pouvoir d'achat augmenterait légèrement,
mais en même temps les écarts tendent à s'accroître. L'enrichissement de quelques uns peut donc
dissimuler l'appauvrissement d'un grand nombre tout en faisant au total apparaître une légère
amélioration moyenne.
En outre, la réalité demande à être distinguée de la façon dont chacun la perçoit.
Quel que soit leur budget, les Français, par exemple, considèrent de plus en plus comme normal
de disposer d'un ordinateur, d'une connexion Internet, d'un écran plat et, à partir de l'âge de cinq ans,
d'un téléphone portable. Or, cela coûte cher. Nombre d'entre eux, et notamment les jeunes, doivent faire
face aux difficultés qu'ils ont à se loger. Au total, compte tenu de ces contraintes et de ces sollicitations,
ils sont de plus en plus nombreux à estimer que non seulement leur pouvoir d'achat n'augmente pas, mais qu'il a
tendance à diminuer. L'ascenseur social est en panne, mais également le progrès, tel
qu'il pouvait être mesuré à travers la progression régulière du pouvoir d'achat qu'autorisait
la croissance forte des Trente glorieuses. Et tout cela engendre du pessimisme: non seulement demain ne sera pas
nécessairement meilleur qu'hier, mais la situation risque de se dégrader.
AEF :
Comment faire face au pessimisme ?
Hubert Landier :
Ce pessimisme s'exprime aujourd'hui à travers les résultats de l'enquête de l'Insee sur le moral des
Français. La promesse d'une amélioration de leur pouvoir d'achat n'a pas été tenue dans
l'immédiat. Or, si celle-ci ne l'a pas été, il n'y a pas de raison que les autres le soient. C'est
donc la crédibilité de l'ensemble du discours présidentiel qui se trouve mise en doute. Cela,
Nicolas Sarkozy ne peut pas ne pas le savoir. Compte tenu de l'importance qu'il accorde aux sondages, il voit bien que sa
côte de popularité tend à s'effriter. Le risque, pour lui, est celui de l'enlisement. L'absence de
sursaut en ce qui concerne le pouvoir d'achat (tel qu'il est ressenti) met en cause sa parole. La mise en œuvre
des réformes est compliquée, ce qui donne des arguments à ceux qui s'y opposent. Voici le
président de la République peu à peu contraint d'au moins les retarder, compte tenu des oppositions
qu'elles suscitent et de l'approche des élections municipales et cantonales de mars 2008. Ceci peut se terminer,
d'ici la fin du quinquennat, par un retour à une forme d'impuissance que Nicolas Sarkozy reprochait à
son prédécesseur.
Il lui fallait donc réagir vite et fort. Et c'est donc ce qu'il a essayé de faire, de toute urgence,
le 29 novembre dernier lors de son interview télévisée. Le problème, au-delà de
sa force de conviction verbale, c'est qu'il ne dispose pas de beaucoup de biscuit. La conjoncture internationale
lui est défavorable et, ainsi qu'il l'a lui-même admis, les caisses de l'État sont vides.
Il ne peut ni annoncer un plan d'austérité, qui ne serait pas accepté, ni annoncer
un plan de relance, qui se révélerait vite illusoire. De là un ensemble de mesures
ponctuelles dont la plus importante est très certainement la remise en cause de ce qui restait de la loi Aubry
sur les 35 heures. Il l'aura fait prudemment, subordonnant la détermination de la durée du travail,
au niveau de l'entreprise, à la signature d'un accord majoritaire. Implicitement, cela revenait en outre à
reconnaître l'inefficacité de la loi Tepa sur les heures supplémentaires adoptée au mois de juillet.
AEF :
Dans l'ensemble, les réactions des syndicats à ces mesures ont été modérées...
Hubert Landier :
Le plus surprenant peut-être, après cette annonce, consiste, en effet, en la relative modération
des réactions syndicales. Certes, les leaders syndicaux auront mis en avant l'insuffisance des mesures
annoncées, mais ils ne pouvaient faire moins. En revanche, il n'y aura pas eu de levée de bouclier
contre la possibilité pour les entreprises, moyennant la signature d'un accord majoritaire, de s'exonérer
des 35 heures en contrepartie d'augmentations de salaires ou contre la monétisation des RTT.
C'est que les syndicats savent bien que l'attente des salariés porte d'abord sur leur feuille de paye et que
le temps de travail ne vient qu'après dans l'échelle de leurs préoccupations. En même temps,
on aura noté, venant de Nicolas Sarkozy, un pas de plus dans le sens des accords majoritaires
que souhaitent la CGT et la CFDT.
AEF :
D'après vous, ces annonces seront-elles suffisantes pour susciter un retour de la confiance ?
Hubert Landier :
Ceci n'est pas certain pour deux raisons au moins: la crédibilité du président de la République
sera subordonnée aux effets concrets que les Français pourront vérifier dans les semaines à
venir en ce qui les concerne personnellement. Et il ne faut pas sous-estimer la capacité des services, et ceux
notamment du ministère des Finances, à transformer une idée simple en une usine à gaz inapplicable.
Il pourrait être difficile de prévenir la spirale d'un enlisement.
propos recueillis par Christophe Boulay - AEF
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