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La crise du CPE
ce que les entreprises doivent en retenir

L'affaire du CPE - le projet de “contrat première embauche” - aura occupé l'actualité française pendant deux bons mois. D'un côté un Premier ministre qui, seul ou presque seul, s'accroche à son projet. De l'autre, des manifestations à grand spectacle, une bonne partie des universités et des lycées paralysés, le spectacle sur CNN des casseurs débarquant dans le centre de Paris. Bref, une belle crise politique et sociale, dont le coût pour la France, notamment en termes d'image, reste à établir.
Reste à savoir si, côté pouvoirs publics, le jeu en valait la chandelle. On aura parlé de la nécessité d'une souplesse accrue du marché du travail. Sans doute. En attendant, selon plusieurs enquêtes convergentes, les DRH auront manifesté rien moins que de l'enthousiasme pour une formule à leurs yeux risquée et en vue de l'élaboration de laquelle ils n'auront pas été consultés.
On en retiendra un conclusion inquiétante : celle d'une crise de gouvernance. De bout en bout, les pouvoirs publics auront étalé le spectacle de leur incapacité à conduire les réformes, que tous s'accordent pourtant à juger nécessaires, autrement que d'une façon brutale et désordonnée. Un comportement qui, dans n'importe quelle entreprise, vaudrait à ses dirigeants d'être promptement débarqués.

Le point de départ :
une politique de réformes subordonnée à une politique de communication

L'annonce du CPE se situe dans la continuité de l'action menée par le Premier ministre. Les deux cent premiers jours du Gouvernement Villepin laisseront le souvenir d'une véritable avalanche de textes supposés représenter autant de réformes importantes, souvent présentés sous un titre pompeux et racoleur qui ne correspond pas forcément à leur contenu. Cette frénésie de “réformes”, pas un jour ne se passant sans que le Premier ministre ne paraisse à la “une” des journaux, appelle toutefois certaines remarques, quelle que soit l'opinion qu'on en ait sur le fond :

  • ces réformes sont adoptées d'une façon extrêmement directive, et sans aucune concertation, ne serait-ce qu'au sein du Gouvernement ; il s'agit clairement de mettre en valeur l'action de Dominique de Villepin - et Jean-Louis Borloo, qui sait lui aussi faire de la “politique-spectacle”, a donc été prié de retourner à l'arrière-plan ; le Premier ministre se situe ainsi dans la tradition d'un grand nombre d'hommes politiques français depuis Colbert ;

  • les textes de loi ainsi mis en avant comme autant de “réformes” capitales paraissent parfois avoir été adoptés à la hâte, sans que tous les tenants et aboutissants aient été réellement pris en considération ; ce n'est qu'après leur adoption que l'on s'interroge sur les inconvénients d'une rédaction parfois hasardeuse sur le plan juridique ;

  • ils donnent l'impression de constituer des solutions provisoires en l'attente d'une réforme plus complète ; ainsi le CNE et le CPE pourraient-ils, à entendre certains, constituer une première étape en l'attente de leur généralisation à toutes les classes d'âge et à toutes les tailles d'entreprises ; en attendant, les choix que les dirigeants d'entreprise doivent faire entre différentes sortes de contrats se compliquent au moment même où l'on parle par ailleurs d'une “simplification du code du Travail” ;

  • certains de ces textes, passé l'effet d'annonce, semblent tomber dans l'oubli sans que l'on sache très bien quelle suite concrète ils ont eu ; en effet, aucune évaluation n'est faite, par la suite, des textes adoptés à grand renfort de déclarations sur leur efficacité supposée, et les appréciations critiques sont plus ou moins réduites au silence ; bien au contraire, tous les éléments statistiques susceptibles d'être interprétés dans un sens favorable sont abondamment sollicités et mis en musique.
Face à cette vague déferlante de mesures de toutes sortes, les organisations syndicales étalent leur faiblesse :
  • leurs arguments, quand ils pourraient être recevables (ce qui est tout de même parfois le cas), sont noyés dans un discours globalement hostile qui tend à les disqualifier ;

  • l'utilisation qu'elles font des critiques formulées par des experts (par exemple, celles de Pierre Cahuc sur l'efficacité du CNE en termes de création d'emplois) apparaît comme une simple illustration de positions a priori hostiles, adoptées pour d'autres raisons ;

  • leur incapacité à se mettre d'accord sur une ligne de conduite qui leur serait commune a pour effet d'ôter de sa crédibilité à leur action ;

  • la multiplication de journées nationales d'action, aux objectifs parfois imprécis ou incohérents d'une organisation à l'autre, a pour effet, au-delà d'incantations rituelles qui font de moins en moins illusion, de les enfoncer dans une logique d'échec.
Il en résulte que les organisations syndicales, y compris lorsqu'elles se réclament du réformisme, ont cessé d'apparaître comme un acteur social majeur, capable (si ce n'est de façon anecdotique) de peser réellement sur le cours des choses. Leur rôle de contre-pouvoir apparaît comme insignifiant au point que le gouvernement ne prend même plus le soin de les consulter, ne serait-ce que pour la forme (ce qui a pour effet de renvoyer le débat social aux proches échéances politiques). Et donc, le Premier ministre, pressé de sortir un nouveau lapin de son chapeau, s'abstiendra du rituel consistant à recevoir leurs dirigeants et à faire semblant de les écouter.

La crise du CPE : les acteurs en présence

Comme dans la tragédie antique, l'analyse d'un conflit suppose d'abord de comprendre quels en sont les acteurs et quels sont les enjeux qui déterminent leur comportement. L'affrontement autour du CPE oppose ainsi :

  • le Premier ministre, Dominique de Villepin : celui-ci se montre avant tout soucieux d'imposer son image dans la perspective de la présidentielle de 2007, à laquelle il espère pouvoir se présenter ; dans le duel sans merci qui l'oppose dans l'ombre à Nicolas Sarkozy, il lui faut par conséquent “occuper le terrain” et il n'est guère de jour sans que la presse le présente (tout souriant) comme étant à l'origine d'une nouvelle initiative, notamment en ce qui concerne l'emploi ; il s'agit donc avant tout d'une affaire de communication ; d'où l'idée du CPE, faisant suite au lancement réussi (en termes d'image, sinon de résultats) du CNE ;

  • les centrales syndicales, toutes tendances confondues : celles-ci sont folles de rage dans la mesure où elles n'ont pas même été consultées, ne serait-ce que pour la forme, ce qui revient à nier le rôle qui constitue leur raison d'être ; Bernard Thibault, à quelques semaines de son congrès, y voit une occasion de manifester sa fermeté ; François Chérèque, dont la bonne volonté réformatrice n'a pas été payée de retour au cours de ces dernières années, ne peut que s'opposer ; et la petite CGC elle-même, qui dans un premier temps avait proposé des améliorations au projet, faute de réponse, aura finalement rejoint les autres.
A ces deux acteurs principaux s'ajoutent des acteurs secondaires, alliés ou adversaires contraints ou hésitants suivant les cas :
  • Nicolas Sarkozy se doit de respecter la solidarité gouvernementale, mais enverra tout de même quelques missiles via Hervé de Charrette et François Fillon, exprimant leurs doutes “personnels” ; de même, Jean-Louis Borloo, qui nourrit ses propres arrière-pensées et s'est trouvé lui-même placé devant le fait accompli, s'agissant d'un projet qui relève théoriquement de son département ministériel, se contente-t-il d'un “service minimum”, laissant percer ses doutes - ni trop ni trop peu ; Gérard Larcher, pour sa part, cherche à se faire oublier ;

  • au nom du Medef, Laurence Parisot exprimera à plusieurs reprises ses doutes sur la pertinence technique du projet, sinon sur l'esprit qui l'anime ; le CJD en souligne les limites, exprimant sa crainte de “voir le CNE et le CPE utilisés systématiquement, pour toute nouvelle embauche, comme un effet d'aubaine” et se prononçant pour le principe d'un contrat unique ; l'ANDCP fait savoir que, selon une enquête réalisée auprès de ses membres, 50% des DRH s'abstiendront de recourir au CPE, les autres déclarant ne songer à y recourir qu'avec une grande prudence ;

  • les étudiants s'enflamment avec d'autant plus de passion qu'ils se sentent davantage menacés ; ils craignent que le CPE les maintiennent dans un état de précarité auquel il s'agit pour eux d'échapper ; cette crainte s'exprime davantage dans certaines filières universitaires (lettres, sociologie) que parmi les élèves des écoles de gestion ou d'ingénieurs ; les minorités politiques prennent la tête du mouvement, occupant ou perturbant les universités ; l'UNEF est soutenue par la CGT et son président trouve un motif de fierté à pauser aux côtés de Bernard Thibault ; la Confédération étudiante, de son côté, est activement soutenue par la CFDT ; les présidents d'université, que ce soit par conviction ou par souci de préserver leurs locaux, au sortir d'une réunion de la Conférence des présidents d'université à laquelle participe le Premier ministre, suggèrent d'ajourner le projet ;

  • l'opposition politique, enfin, prend évidemment position contre le CPE, mais avec prudence, laissant les syndicats et les organisations d'étudiants au premier plan et évitant de perturber le front qui s'est constitué par une présence trop visible qui risquerait de le briser en suscitant une réaction négative, notamment, de la CFDT ; et donc, son action se situera d'abord dans les enceintes parlementaires ; Ségolène Royal en profite au passage pour faire parler d'elle d'une façon originale.

Les étapes du conflit :

L'affaire du CPE illustre parfaitement ce que sont les différentes étapes de toute crise, et notamment de toute crise sociale1 :

  • des causes profondes : en l'occurrence, l'inquiétude des jeunes face à un avenir professionnel incertain ;

  • un événement fortuit servant de “déclencheur” : l'annonce, sans aucune concertation préalable, de la formule du CPE ;

  • un facteur d'amplification : la volonté des confédérations syndicales de se faire entendre d'un Premier ministre qui les avait ignoré ;

  • une phase d'affrontement : celle-ci prendra la forme binaire d'une confrontation passionnelle entre les artisans du maintien et ceux du retrait, aucun compromis ne semblant possible entre les uns et les autres et chacune des parties en présence misant sur la fatigue de l'autre ;

  • une phase de retournement : celle-ci interviendra avec l'allocution du président de la République, le 31 mars dans la soirée ;

  • une phase de résolution, opposant, d'un côté comme de l'autre, les “faucons” et les “colombes”, les négociations en coulisse coïncidant avec l'apparition de débordements et un risque accru de violences, venant des partisans du “jusqu'au bout” ;

  • l'adoption d'un compromis, chacune des parties en présence ayant à gérer ses relations avec les jusqu'auboutistes de son propre camp.
Qu'il s'agisse d'une crise nationale, comme celle du CPE, ou d'une crise sociale dans une entreprise, ces différentes étapes sont identiques, quelle que soit par ailleurs la diversité des situations. Cette grille permet à l'observateur d'interpréter ce qui est en train de se passer et à l'acteur d'y saisir les opportunités de dénouement.

Mobilisation sociale et contre-offensive politique : la phase d'affrontement

Dans un premier temps, le Premier ministre est manifestement surpris ; il n'imaginait pas que la réaction pourrait être d'une telle vigueur ; misant sur un pourrissement du mouvement, son action est la suivante :

  • il accélère la procédure parlementaire afin d'en finir au plus vite et de retirer tout objet à l'opposition qui tend à s'enfler ;

  • il exprime sa détermination, ce qui est sans doute nécessaire face à l'indétermination d'une partie de ses alliés, mais a pour inconvénient, par contre, de lui ôter toute possibilité de revenir en arrière ; cette option est renforcée par les déclarations du Président de la République, qu'il provoque, craignant sa déconfiture au profit de Nicolas Sarkozy ;

  • il somme ses alliés de le soutenir : d'où les molles prises de position d'autres membres du Gouvernement, à commencer par Jean-Louis Borloo lui-même, dont les déclaration sont savamment ambiguës, ou de Thierry Breton faisant, d'ailleurs maladroitement, la leçon à une assemblée de patrons de PME ; d'où également la prise de position, hautement politique, du nouveau président de l'UIMM, soulignant les avantages du CPE pour les intéressés eux-mêmes ;

  • il cherche à reprendre langue avec les syndicats, sous prétexte d'une “large concertation” sur la “troisième bataille pour l'emploi” et de discussions sur une réforme de l'intéressement (à laquelle ni le patronat, ni les syndicats eux-mêmes ne sont pourtant a priori favorables) ;

  • il multiplie les déclarations se voulant “pédagogiques” et les apparitions publiques, tout sourire, aux côtés de jeunes ébahis ;

  • la consigne est d'éviter que les manifestations ne fassent l'objet de violences policières (dont le ministre de l'intérieur serait évidemment tout de suite rendu responsable) et que les jeunes de banlieue ne se joignent aux étudiants (à l'exception de casseurs susceptibles de provoquer une réaction d'hostilité au mouvement) ; parallèlement, les organisations d'étudiants favorables au projet sont encouragées à s'exprimer et leur présence mise en scène dans la presse.
Malgré toute cette série de mesures, la mobilisation ne faiblit pas. Les sondages sont mauvais : la côte de popularité du Premier ministre dégringole (de même, dans une moindre mesure, que celle de Nicolas Sarkozy, ce qui est une bonne nouvelle pour lui) ; et l'opinion exprime majoritairement son opposition au CPE, notamment parmi les jeunes (les “communiquants” de Matignon s'efforçant de mettre en scène des jeunes beurs exprimant leur confiance). Le pari est de miser sur un essoufflement du mouvement. Reste à savoir ce que peut être l'issue d'un tel affrontement.

Sur quoi peut déboucher le blocage ? 

A ce moment du conflit, trois issues sont concevables : conflit tel que celui que Dominique de Villepin, par son comportement, a malgré lui provoqué ne peut avoir logiquement que trois issues possibles :

  • un retrait du projet ; ce serait pour lui un véritable Waterloo politique, faisant suite aux “cent jours” qu'il s'était donné pour “vaincre” le chômage, dont la conséquence serait de lui barrer très probablement la voie de l'Elysée ; en outre, le Gouvernement serait, d'ici la présidentielle, condamné à l'impuissance, quel qu'en soit le chef, un Villepin affaibli ou un successeur commis à l'expédition des affaires courantes ;

  • une victoire fondée sur l'usure du mouvement d'opposition ou sur un éclatement du front syndical ; ce serait en tout état de cause une victoire à la Pyrrhus ; les syndicats d'une part, l'opposition politique d'autre part, ne manqueraient pas de chercher prendre leur revanche, notamment à l'occasion de l'élection présidentielle (sachant, en cas d'alternance, que la première mesure d'un nouveau Gouvernement consisterait à mettre fin au CNE et au CPE) ;

  • un compromis : suspension du texte en l'attente de la troisième phase de la “bataille pour l'emploi” ou modification substantielle de son contenu ; à noter toutefois que l'on ne fera pas refaire à François Chérèque le coup de Raffarin sur les retraites ; à deux mois de son congrès, le secrétaire général de la CFDT n'aurait évidemment rien à gagner à jouer les utilités.
Au lendemain des manifestations du samedi 18 mars, il est difficile de prévoir quelle direction prendra le cours des choses, les syndicats ayant lancé au Premier ministre une sorte d'ultimatum, prenant fin le lundi suivant, afin qu'il retire son projet.

Le Gouvernement à la recherche d'une solution : comment s'en sortir honorablement ?

La manifestation du 18 mars a été un succès. L'intersyndicale, forte de 12 organisations (dont 7 confédérations syndicales de salariés, auxquelles se sont joints divers mouvements d'étudiants et de lycéens), manifeste une ferme volonté d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au retrait du CPE. Pour le Gouvernement, la perspective d'un pourrissement s'éloigne ; bien au contraire, les sondages montrent un ancrage de plus en plus fort du “non au CPE” au sein de l'opinion publique. Le Premier ministre s'entête dans son refus de revenir sur sa décision. De plus en plus clairement, le conflit sur le CPE en recouvre un autre : celui qui oppose Dominique de Villepin à son ministre de l'intérieur, président de l'UMP, Nicolas Sarkozy. La semaine du 20 mars va donc être une semaine où le Premier ministre, de plus en plus isolé, va tenter diverses manœuvres afin de rompre le front syndical, mais sans y parvenir :

  • Le lundi 20 mars, faisant suite au succès de la journée d'action du samedi 18 mars, l'intersyndicale précise ainsi ses positions : “le gouvernement doit avoir la sagesse de sortir de l'impasse dans laquelle il s'est mis. Il doit retirer le CPE. Ce retrait lèverait l'hypothèque à l'ouverture des négociations pour l'emploi et l'avenir des jeunes”.

  • Le même jour, Dominique de Villepin rencontre les organisations d'étudiants (à l'exception de l'UNEF et de la Confédération étudiante, qui ont décliné l'invitation) et se déclare ouvert à la négociation, notamment sur la période de deux ans et les garanties en cas de rupture du contrat, mais sans parler de “retrait”.

  • François Chérèque déclare sur France Inter que “le CPE est annulé” si le Premier ministre supprime la période de consolidation de deux ans et l'absence d'obligation de justifier a rupture du contrat ; selon lui, ces deux points étant retirés, “on peut négocier des parcours d'accès à l'emploi pour tous les jeunes, en fonction de leur situation individuelle”. Cette position dénote la volonté de la CFDT de se démarquer de l'intersyndicale, mais elle ne saurait renouveler son jeu de 2003 sur les retraites ; il s'en suivrait en effet une levée de boucliers au sein de ses propres rangs. L'intersyndicale se réunit en fin de journée afin de convenir de la conduite à adopter, compte tenu du refus, réaffirmé par le Premier ministre, de retirer son texte.

  • Le mercredi 22 mars, Laurence Parisot, au nom du MEDEF, annonce qu'à ses yeux, “le projet de discussion annoncé par le Premier ministre est une bonne chose” et propose “une grande réflexion sous forme de discussions, le cas échéant de négociations, sur toutes les flexibilités et toutes les précarités” ; elle propose aux syndicats “d'entamer la discussion sur ces sujets le plus rapidement possible”. De son côté, Nicolas Sarkozy réaffirme, dans une interview à Paris Match, sa préférence pour le “contrat unique” et se prononce pour “l'expérimentation” et “l'évaluation” du dispositif.

  • Le jeudi 2 3 mars, les cinq confédérations syndicales représentatives acceptent de rencontrer le Premier ministre le lendemain ; l'UNSA et l'Union syndicale Solidaires seront reçues à part (!). Le Premier ministre persistant à refuser un retrait du projet sans préciser sur quoi exactement porterait sa volonté de “dialogue”, les leaders syndicaux expriment leur mécontentement et se préparent à la journée d'action qu'ils prévoient le mardi 28 mars.

  • Le lendemain, le Premier ministre commente ainsi le refus des syndicats de se prêter à ne négociation sans un retrait préalable du CPE: “j'ai proposé hier aux syndicats de les recevoir pour discuter du CPE. Ils ont refusé ma main tendue. Je leur renouvelle cette proposition. S'ils veulent réduire la période de consolidation de deux ans, s'ils veulent mettre en place un entretien de rupture de contrat, j'y suis prêt”. Les syndicats confirment leur refus de se rendre à une nouvelle réunion en l'absence d'un retrait préalable du texte relatif au CPE. La CFDT, la CFTC, puis la CFE-CGC adressent en ce sens un courrier à Dominique de Villepin, posant le retrait du projet en préalable à une reprise de contact ; le Premier ministre est “le responsable de ce blocage”, affirme François Chérèque ; selon lui, “il est clair que le CPE est aujourd'hui devenu un obstacle à tout dialogue” ; et de préciser les deux éléments de nature à permettre de dépasser la situation de blocage, à savoir “le respect de la fixation par les conventions collectives de la durée de la période d'essai” et “l'obligation de justifier tout licenciement ou tout rupture de contrat de travail”.

  • Laurence Parisot, pour sa part, déclare au nom du MEDEF, “je suis tout à fait d'accord pour que l'on exprime par écrit les motifs de licenciement” et renouvelle le souhait de voir s'ouvrir “un large débat”. Faisant état “de maladresses de part et d'autre” et recommandant “d'éviter les ultimatums d'un côté et les humiliations de l'autre”, elle précise : “il faut dépasser le CPE, qui est un enjeu parmi beaucoup d'autres”. “Le courage politique, estime-t-elle, est d'avoir une attitude modérée, de reprendre les sujets pas à pas, et de rediscuter”

  • Nicolas Sarkozy, de son côté, se prononce pour la création d'une “sécurité sociale professionnelle” -souhaitée par la CGT - et propose que le délai de dix jours dont dispose le président de la République pour promulguer la loi, après la décision du Conseil constitutionnel, attendue pour le jeudi suivant, soit mise à profit afin d'entamer des négociations. Certains députés EMP manifestent leur défiance à l'égard de la tactique mise en oeuvre par le Premier ministre et s'inquiètent pour ses conséquences électorales.

  • Le mercredi 29 mars, Dominique de Villepin rappelle devant l'Assemblée nationale sa “disponibilité totale à apporter des modifications” au texte, notamment sur la “période de consolidation” et sur les “conditions de la rupture”. De son côté, l'intersyndicale appelle à une nouvelle journée d'action le mardi 4 avril et s'adresse à Jacques Chirac afin qu'il demande au Parlement une nouvelle délibération de la loi, dans l'hypothèse où celle-ci serait validée par le Conseil constitutionnel, dont la décision est attendue pour le lendemain.

  • Le jeudi 30 décembre, celui-ci valide la loi, tout en précisant que les employeurs pourraient avoir à s'expliquer devant les Prud'hommes sur la “cause réelle et sérieuse” L'évolution du conflit : des enjeux qui se déplacent

    Cette succession de gestes et de déclarations appelle une observation. En apparence, le conflit qui oppose le Premier ministre aux centrales syndicales et aux organisations d'étudiants et de lycéens porte sur le contenu du “contrat première embauche” ; les uns refusent le principe d'une période d'essai de deux ans et la possibilité de licencier le salarié sans lui en signifier les raisons, l'autre entend, au moins au départ, maintenir l'une et l'autre, bien qu'une partie de ceux-là mêmes qui sont sensés le soutenir soient favorables à une modification du texte sur ces deux points. Avec le temps, néanmoins, l'objet du conflit s'est peu à peu déplacé vers d'autres enjeux :

    • pour Dominique de Villepin, il s'agit d'éviter l'humiliation que signifierait pour lui l'annonce d'un retrait, quitte à trouver finalement des accommodements sur les points contestés ; un retrait pur et simple aurait en outre pour effet de “plomber” ses chances de l'emporter en 2007 et réduirait d'ici là son rôle à l'expédition des affaires courantes ; il veut donc figurer l'homme qui aura su résister et triompher (comme Napoléon au pont d'Arcole), celui qui aura su mener à bien le changement ; ses visiteurs insistent sur la dimension personnelle qu'il accorde ainsi à cette affaire ;

    • pour les centrales syndicales, il s'agit avant toute chose d'obtenir le retrait pur et simple d'un texte qui a été adopté sans qu'elles aient été consultées, ce qui représente une négation de leur rôle ; ayant constaté de visu que le Premier ministre n'était pas disposé à agir en ce sens, elles vont donc refuser par avance d'entrer dans son jeu en acceptant une rencontre qui ne serait pas précédée d'une remise à plat du texte dans sa totalité (autrement dit, de son retrait), ainsi qu'il les y convie avec une insistance croissante ; il s'agit pour elle de pousser l'avantage et de ne pas entrer dans le jeu de négociations qui ne porteraient que sur des détails secondaires, laissant intact l'essentiel du texte ; Bernard Thibault manifeste ainsi sa fermeté à trois semaine de son congrès ; François Chérèque efface de son côté, par sa propre fermeté, les reproches que lui avaient suscité sa prise de position sur les retraites, il y a trois ans, tout en soulignant sa volonté de négocier concrètement.

    • les étudiants et les lycéens, quant à eux, n'auront probablement pas lu le texte du projet de loi, se contentant d'évoquer le CPE par ouï-dire ; ce qu'ils rejettent, c'est la perspective de vivre moins bien que leurs aînés ; pour eux, le CDI s'apparente à la quête du Graal, au paradis perdu de la société facile dans laquelle ont baigné leurs parents ; il est “normal” aux yeux de ces derniers, pourquoi en seraient-ils privés ?
    A partir de là, le conflit bascule dans l'irrationnel ; la modification du texte dans le sens souhaité par ses opposants est dès insuffisante à leurs yeux ; le drame se réduit à une question binaire : retrait ou non retrait ?  Il ne peut plus y avoir d'accommodement autour de ce qui représenterait un compromis et il ne peut donc y avoir qu'un vainqueur et un perdant. Or, d'un côté comme de l'autre, l'enjeu a grandi en importance, à la mesure de l'énergie dépensée, d'un côté pour défendre le projet, de l'autre pour obtenir son retrait. Autrement dit, il s'agit d'un duel.

    Dans de telles conditions, le bras de fer peut se poursuivre longtemps, mobilisant toujours plus de moyens, à une échelle hors de proportion avec l'objet du litige. A moins d'un évènement qui modifie la donne, il peut ne prendre fin qu'avec l'épuisement de l'un des deux adversaires. Dominique de Villepin espère un essoufflement du mouvement, les syndicats misent sur la défection progressive de ceux sur lesquels il croit pouvoir compter. Après la validation du texte par le Conseil constitutionnel, le seul recours apparaît dès lors comme étant le président de la République lui-même, qui a la faculté de promulguer ou non la loi. Mais celui-ci ne saurait apparaître comme un arbitre, étant lié au destin de son dauphin. Et sa décision risque en conséquence d'être interprétée comme une ultime arme aux mains de celui-ci.

    L'intervention alambiquée de Jacques Chirac : la promulgation d'une loi destinée à ne pas être appliquée

    Ayant constamment soutenu la politique de son Premier ministre et ne pouvant donc le désavouer sans un énorme dommage politique, Jacques Chirac, après la décision du Conseil d'Etat, ne pouvait faire autrement que de se prononcer, ainsi qu'il l'a fait le 31 mars, sur la question de la promulgation de la loi. Mais il savait le risque d'une poursuite du bras de fer et de ses dérapages possibles. Il se sera donc exprimé d'une façon parfaitement ambiguë. D'une part, il confirme sa décision de procéder à sa promulgation : “j'ai décidé de promulguer cette loi . . .” ; d'autre part, il demande au gouvernement “de préparer immédiatement deux modifications de la loi sur les points qui ont fait débat…”, donnant satisfaction aux adversaires du CPE sinon sur le principe du retrait, du moins sur deux points essentiels qui motivaient leur opposition et leur demande de retrait.

    La confusion institutionnelle est totale. Mais, faisant ainsi, le président de la République relance un espace de négociation. Les syndicats dénoncent en effet le caractère particulièrement “tordu” de la position adoptée par le président de la République. Ils maintiennent la journée d'action prévue le 4 avril ; mais elle a changé de sens : il ne s'agit plus d'obtenir l'ouverture un retrait du CPE, mais de se mettre en position de force en vue de peser sur la façon dont il sera “remplacé”. Avec la prise de position de Jacques Chirac, on est passé à une autre phase de la crise : celle de son dénouement ; reste à savoir quelle forme elle prendra.

    Chacun des acteurs se met donc en mesure de peser de son mieux sur le cours des choses. Deux parlementaires, Bernard Accoyer et Josselin de Rohan, sont chargé par le Premier ministre d'une mission consistant à “renouer le dialogue” en vue de la présentation, sous bref délai, d'une proposition de loi. Nicolas Sarkozy contacte les dirigeants syndicaux. Les deux parlementaires annoncent leur intention de recevoir les délégations syndicales dès le 5 avril. Dominique de Villepin leur adjoint deux ministres sûrs, Jean-Louis Borloo et Gérard Larcher, afin d'effacer l'impression qu'il donne d'avoir été écarté du dossier. La journée du 4 avril est un succès, à l'égal de la précédente.

    Sur cette base, les entretiens se succèdent les 5, 6 et 7 avril, laissant aux délégations syndicales le sentiment d'être enfin écoutées, tout en notant la prudence de leurs interlocuteurs, qui s'abstiennent de toute indication précise sur leurs intentions. Le suspense demeure : une nouvelle réunion intersyndicale est prévue le 10 avril, les pouvoirs publics (sans que l'on puisse dire si l'initiative revient au Parlement, au Gouvernement, au Premier ministre ou au président de l'UMP) étant mis en demeure d'agir d'ici là. Les porte-parole des étudiants et des lycéens plaident pour la “grève générale”, se disant déçus par la prudence de leurs interlocuteurs syndicaux, qui savent bien qu' “il faut savoir terminer une grève”. La question posée est maintenant celle du délai : les vacances scolaires et universitaires approchent ; le PS songe de son côté à déposer une proposition de loi ; la session parlementaire prendra bientôt fin. Il faut donc faire vite.

    La réponse arrive dans la journée du 10 avril : le CPE serait remplacé par un contrat dédié aux jeunes en difficulté reprenant, pour les étendre, des mesures déjà existantes. Elle est interprétée comme une victoire. L'intersyndicale pourra donc, pour sa réunion prévue le soir même, sabler le champagne.

    Ce qu'il faut retenir de la crise : le changement ne saurait s'imposer

    Comme il en va à l'issue de tout conflit, qu'il soit spectaculaire ou peu visible, chacun se sera d'abord demandé “qui a gagné” et “qui a perdu”. De toute évidence :

    • le Premier ministre en sort affaibli : il lui sera difficile, en treize mois, de reprendre l'initiative au point de faire oublier ce qui vient de se passer ; Nicolas Sarkozy en sort sain et sauf ; l'un et l'autre, toutefois, auront, par leur comportement, illustré le délabrement de la “maison Chirac”, facilitant la candidature de Ségolène Royal, qui pourrait être le grand vainqueur de toute l'affaire ; un sondage SOFRES publié par Le Figaro du 20 avril donne celle-ci gagnante sur Nicolas Sarkozy, les intentions de vote exprimées en faveur de Dominique Sarkozy au premier tour avoisinant celles qui se sont exprimées en faveur d'olivier Besancenot.

    • après la longue série d'échecs de ces derniers mois, les syndicats sortent requinqués ; le remplacement du CPE représente pour eux une victoire morale dans la mesure où le Gouvernement, au terme d'un long bras de fer, aura été obligé de compter sur eux et, finalement, de leur céder. Bernard Thibault et François Chérèque sont en mesure d'aborder leurs congrès respectifs dans des conditions favorables. Le syndicalisme en sort assuré d'une crédibilité accrue, celle-ci étant largement fondée sur son unité d'action, qui répond à une demande forte des salariés.
    Les problèmes en suspens : quelle place pour le débat social ?

    La crise a donc trouvé sa solution dans le “remplacement” du CPE par un ensemble de mesures de circonstance ; reste à savoir quelle sera maintenant la suite des évènements ; de ce point de vue, on relèvera trois grandes incertitudes :

    • la première porte sur ce que sera le comportement des confédérations syndicales au cours des mois à venir ; l'affaire du CPE a conduit à une démonstration d'unanimisme à laquelle personne ne s'attendait, Dominique de Villepin ayant réussi à susciter une unité syndicale qui, en temps normal, eût été impensable ; reste à savoir si celle-ci conduira quelque part ; il s'agissait en effet d'une unité contre quelque chose, non pas autour d'un projet construit. Deux déclarations méritent ainsi d'être citées ; selon Alain Olive, secrétaire général de l'UNSA : “il faut voir si l'on peut trouver des lieux communs de discussion et de négociation ; pourquoi ne pas travailler ensemble sur la sécurisation des parcours professionnels” ; en revanche, selon Gaby Bonnand, de la CFDT, “l'unité n'est jamais un objectif, c'est un moyen. Il n'est pas question de pérenniser l'intersyndicale pour le plaisir”. L'un plaide pour une poursuite de l'unité d'action intersyndicale, l'autre pour un retour au statu quo ante. La question est donc de savoir laquelle s'imposera de ces deux optiques contradictoires,.

    • Laurence Parisot, s'exprimant au nom du MEDEF n'a cessé, depuis plusieurs semaines, d'appeler à une relance du dialogue, se faisant plus précise le 11 avril dernier : “j'envisage dans les jours à venir de proposer à chacune des cinq confédérations syndicales de salariés une rencontre, afin de faire le point sur les évènements des trois derniers mois et éventuellement d'ouvrir des débats sur des sujets définis ensemble”. Ces sujets, on les voit bien : le patronat souhaite plus de flexibilité pour les entreprises tout en se disant prêt à évoquer les formes les plus inacceptables de précarité ; les syndicats, de leur côté, souhaitent parler d'insertion des jeunes et de “sécurisation des parcours professionnels”. Il y a là matière à une vaste négociation dans le champ de ce que certains ont appelé la “flexsécurité”. S'ouvrira-t-elle ? C'est toute la question.
    Cette question débouche elle-même sur une autre : quelle sera, après la mésaventure du CPE, la place respective de la loi et du contrat ; Bernard Accoyer, l'un de deux auteurs du compromis, déclarait ainsi, le 10 avril, “s'il faut légiférer, c'est dans un deuxième temps que le parlement doit être appelé mais il revient en premier aux partenaires sociaux d'identifier, ensemble, les solutions pour associer une plus grande flexibilité et une sécurisation des salariés” ; c'est ce que prévoir déjà la Loi Fillon mais que n'a pas respecté le Premier ministre, tant est grande en France la tentation permanente de l'Etat d'agir sans attendre l'expression des représentants de la société civile. Faudra-t-il d'autres crises encore pour que ses représentants se persuadent qu'il s'agit là de pratiques qui ne sont plus en phase ni avec les comportements ni avec les exigences internationales ?

    Au-delà de ces conséquences visibles, il importe toutefois, de ce conflit, de retenir un certain nombre de leçons :

    • la crise politique apparaît dans toute son étendue : l'autorité du Gouvernement se trouve minée par la rivalité entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, le président de la République étale son impuissance, la séparation des pouvoirs prévue par la Constitution laisse place à des arrangements de circonstance ; les faux-semblant ne parviennent même plus à tromper ceux auxquels ils sont destinés ; au total, la crédibilité de la représentation politique nationale n'en sort pas grandie, notamment auprès des jeunes ;

    • le changement imposé apparaît comme impossible à pratiquer : il est alors perçu comme une manifestation d'autoritarisme en contradiction complète avec les valeurs aujourd'hui dominantes (écoute, dialogue, convivialité, respect de la diversité des points de vue, recherche du compromis) ; il suscite alors des réactions d'opposition qui portent au moins autant sur la forme que sur le fond ; cette opposition, selon les cas, est susceptible de prendre une forme violente (conflit) ou beaucoup moins visible (résistance passive, volonté de revanche) ;

    • le CPE aura dressé contre lui les catégories qui se sentent aujourd'hui en état de fragilité : jeunes venant de filières assurant de faibles débouchés, salariés peu mobiles ou peu qualifiés bénéficiant d'un statut protecteur dont ils craignent la remise en cause ; en revanche, on notera que les étudiants des grands écoles et les salariés du privé étaient quasiment absents du mouvement ; le projet aura, pour ses opposants, cristallisé toutes sortes de fantasmes : perception de l'entreprise comme un univers a priori hostile, quête du CDI comme refuge salvateur qui permettrait d'en finir avec l'insécurité des emplois précaires.
    De cette aventure dont elle se seraient bien passées, les entreprises devront tirer, à leur propre usage, un certain nombre de conclusions :
    • nécessité de privilégier les solutions concertées, longuement expliquées, sur les solutions imposées brutalement sans que chacun puisse s'en approprier la philosophie et en “digérer” les conséquences pour lui ;

    • nécessité de faire en sorte que les jeunes soient accueillis dans des conditions optimales, ce qui vaut notamment pour les stagiaires ;

    • nécessité pour les entreprises - et les organisations qui les représentent - de travailler à leur image, aujourd'hui fortement dégradée, notamment auprès de tous ceux qui contribuent à forger l'opinion publique (et notamment les enseignants, les journalistes, nombre de fonctionnaires et d'hommes politiques de droite comme de gauche).

    Hubert Landier

 
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