Les accords de méthode :
contenu et raisons de leur développement
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Le 16 octobre dernier, l'Association Entreprise et
Progrès, en collaboration avec le Cabinet d'avocats Barthélémy & Associés
et le MEDEF Paris, organisait à l'Assemblée
nationale un colloque sur les Lois Fillon,
l'entreprise, la négociation et l'emploi, avec
la participation d'experts : Maître Alain Sauret, Maître
Jacques Barthélémy, Claude Viet et Hubert
Landier, ainsi que celle d'acteurs directement concernés par
les textes en cours de discussion : François Fillon, Jacques Barrot et Denis
Gauthier-Sauvagnac.
Il aura été beaucoup question, au cours de cette
journée, de l'évolution du cadre légal
de la négociation sociale collective. On trouvera
ci-après le texte de l'intervention d'Hubert Landier, à paraître prochainement dans un
numéro spécial des Petites affiches
à ne pas manquer, où l'on trouvera notamment les points de
vue de Maîtres Jacques Barthélémy et Alain Sauret.
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A l'universalité de la loi s'oppose,
dans une économie générant des rapports de
travail de plus en plus complexes, l'infinie variété des
situations pratiques appelant la définition d'une
règle entre les parties prenantes. Le Droit du travail demande donc
à être précisé, relayé ou
suppléé au niveau même où il doit s'appliquer. Par
ailleurs, la règle ne saurait uniquement procéder d'une volonté extérieure à celle des
acteurs directement concernés. Il convient de tenir
compte des conditions très concrètes de sa mise en
oeuvre, des intérêts en présence, des
stratégies d'action, des contraintes qui s'imposent aux uns et
aux autres. Telle est la raison d'être de la politique contractuelle.
C'est au niveau de l'entreprise que celle-ci
s'est principalement développée au cours de
ces dernières années. Il n'y a pas à
s'en étonner. Ce mouvement répond à la
complexité et à la diversification croissantes de la réalité
concrète des entreprises, et donc de ce qu'y sont
les rapports de travail. Les règles nécessaires ne
peuvent plus être déterminées exclusivement d'en haut ; elles doivent se concevoir au plus près
des conditions de leur application.
Les accords d'entreprises, tels qu'ils tendent ainsi
à se multiplier, sont de deux formes différentes :
- les uns portent directement sur les conditions
d'emploi : salaires, temps de travail, intéressement, etc. ;
- les autres constituent des accords de
méthode et visent à préciser le cadre
des relations sociales : conditions dans lesquelles les représentants
du personnel pourront exercer le mandat que leur prescrit la loi, conditions dans lesquelles
interviendront les négociations, qu'il s'agisse de la négociation annuelle
obligatoire ou des négociations ponctuelles rendues nécessaires par l'évolution de
conditions dans lesquelles l'entreprise exerce son activité.
Pourquoi des accords de méthode ?
Si les accords de méthode tendent aujourd'hui
à se multiplier, c'est qu'ils répondent
à une double exigence :
-
réduire l'écart existant entre
l'universalité de la loi et la diversité
grandissante des situations concrètes que représentent les
entreprises : le Droit du travail, pour s'appliquer aux grandes entreprises, requiert des adaptations
contractuelles, en vue notamment d'organiser au mieux la représentation des
salariés ; il s'agira, par exemple, de procéder
à la délimitation des comités
d'établissement dans une grande entreprise comportant
de multiples établissements occupant moins de 50 personnes,
ou encore, de préciser les conditions relatives à la composition et au
fonctionnement du comité social européen ;
-
nourrir le dialogue social par la recherche de
règles communément admises visant à faciliter les adaptations nécessaires en tenant compte
simultanément des contraintes économiques de l'entreprise et des légitimes
intérêts des salariés ; on citera en ce
sens l'accord prévoyant un dispositif d'alerte
sociale à la RATP, ou encore l'accord Cegetel mettant on line sur l'Intranet les
dispositions légales et contractuelles relatives aux droits des représentants du personnel et prévoyant
une commission paritaire d'interprétation en cas de difficulté.
Le contenu des accords de méthode :
Les accords de méthode répondent toujours à
une problématique propre à l'entreprise
où ils ont été conclus ; leur contenu est donc
extrêmement varié de l'une à
l'autre, mais porte généralement sur les six points suivants :
1 l'affirmation de principes :
Le plus souvent formulé dans un préambule plus ou
moins développé, le rappel des principes qui fondent le contenu de l'accord, même s'il
se contente de reprendre des dispositions légales, peut contribuer à éviter certaines
dérives locales, venant tant de l'encadrement que des représentants du personnel ; il tend à
préciser, au moins dans son esprit, la politique sociale de l'entreprise, et donc les prescriptions qui
doivent être respectées par les uns et par les autres ; il contribue également à rassurer les
représentants du personnel en ce qui concerne les intentions de la Direction et leur donne la
possibilité de les mettre en avant lorsqu'ils se heurtent à un comportement jugé inacceptable,
venant de tel ou tel membre de l'encadrement.
2 L'organisation des instances de représentation et de négociation :
Leur mise en place implique nécessairement qu'il
soit tenu compte de certaines conditions propres à l'entreprise ; les accords de
méthode peuvent ainsi prévoir :
- le périmètre des comités
d'établissement (comités
d'établissement régionaux par exemple, réunissant un ensemble
d'établissements de petite taille) ;
- le champ de compétence et l'instance
syndicale de désignation des
délégués syndicaux centraux et des délégués
syndicaux à différents niveaux de
l'entreprise (établissement, région) ;
- la composition et les modalités de fonctionnement
du comité de groupe et du comité d'entreprise européen (quel que soit son nom :
comité de liaison, commission européenne) ;
- la création d'instances non prévues
par la loi : instance nationale de négociation au niveau du Groupe, instance de conciliation en vue de la
prévention des conflits sociaux, comité consultatif à vocation mondiale
(et non pas seulement européenne), coordinateur syndical au niveau du Groupe
(au-delà des délégués syndicaux centraux désignés au niveau de chacune des
entreprises constituant celui-ci), comité social visant à se
substituer au CE régional, dans la gestion des oeuvres sociales, dans les établissements de moins de 50
personnes (Casino), commission paritaire de médiation (Casino, Cegetel), etc. Ainsi les
interlocuteurs sociaux font-ils souvent preuve de beaucoup de créativité en vue de
mettre sur pied des instances d'information et de dialogue plus adaptées aux
conditions de l'entreprise que celles qui sont prévues par la loi.
3 Les facilités et les moyens matériels
accordés aux représentants du personnel :
Ces moyens peuvent intervenir de plusieurs façons
différentes :
-
attribution d'un contingent d'heures de
délégation supérieur au minimum légal :
jours de franchise à l'usage des membres de CCE se rendant
au siège social, création de détachements à temps complet pour les titulaires
de certains mandats, globalisation des crédits d'heures, suspension provisoire du contrat
de travail des militants ayant accepté un mandat à temps complet, etc. ;
- attribution d'un budget, souvent calculé au
prorata des résultats aux élections professionnelles : on citera ainsi le chèque
syndical créé chez AXA ou la
possibilité, offerte aux syndicats du Groupe Renault de procéder
à un reversement partiel du budget qui leur est alloué à leur
fédération professionnelle ;
- attribution de moyens matériels
(aménagement de locaux, bureautique, prise en charge par l'entreprise des frais de déplacement, etc.) ;
- accès à des possibilités de
formation : prise en charge de frais relatifs au suivi
d'une formation syndicale , possibilités d'accès
à des formations organisées par l'entreprise
à l'intention de l'encadrement, droit à une
formation économique à l'intention des représentants du personnel nouvellement élus, etc. ;
- facilités diverses : modalités de
distribution des tracts à l'intérieur des
locaux de l'entreprise, organisation des réunions syndicales,
accès de personnalités extérieures aux locaux de l'entreprise, etc.
4 Les procédures visant à éviter toute
forme de discrimination à l'égard des
représentants du personnel et à leur assurer, en fin de mandat, des
conditions satisfaisantes de réintégration :
De nombreux accords prévoient ainsi :
-
le rappel de principes visant à éviter, au
moins théoriquement, tout risque de dérive au niveau local ;
- les modalités de remise à niveau du salaire
des militants exerçant un mandat à temps complet (et la création éventuelle d'une
instance d'évaluation ou une possibilité de recours) ;
- la possibilité, en fin de mandat, de
bénéficier d'un bilan de compétence,
d'une formation de remise à niveau, d'une prise en compte des
compétences acquises dans l'exercice d'un mandat, et d'une garantie de réintégration
dans l'entreprise ;
- une information du supérieur hiérarchique,
en début de mandat, en vue d'une information sur les droits du nouvel élu ou du nouveau
délégué syndical et d'une adaptation de
son poste aux contraintes résultant de la prise
d'heures de délégation.
5 Les modalités d'accès aux moyens de
communication de l'entreprise :
il s'agit notamment des possibilités d'utilisation du courrier
intérieur et du téléphone, des
modalités d'accès à l'intranet et des possibilités de diffuser des
messages par le canal de l'intranet.
6 Le processus de concertation et de décision en cas de
modification du périmètre de l'entreprise :
conditions à remplir en vue
d'un projet d'externalisation, gestion prévisionnelle de l'emploi en prévision
d'une baise d'activité de l'entreprise,
etc. Ce dernier volet des accords de méthode est d'autant
plus important qu'il intervient dans un contexte économiquement difficile, le gouvernement, le
patronat et certaines organisations syndicales ayant exprimé leur souhait de substituer
à la loi dite de modernisation sociale un dispositif à la fois plus souple, plus
fiable et assurant une prise en compte des intérêts des salariés d'une
façon qui soit moins procédurière.
Les enjeux que représentent les accords de méthode :
L'entreprise ne saurait ignorer le contexte social dans
lequel s'exerce son activité ; de ce point de vue, les enjeux des accords de méthode sont au nombre
de quatre :
-
Délimiter la place respective de la loi et du
contractuel : l'entreprise doit prouver sa capacité autonome, par rapport aux normes légales,
à négocier des règles du jeu
tenant compte de ses spécificités ; si elle ne prend pas
l'initiative d'organiser les rapports de travail par voie de négociation, elle prend en effet le
risque que ce soit le législateur qui le fasse, sous la pression des organisations syndicales ; or, les
normes qui en résulteront risquent fort d'être inadaptées à ses
conditions spécifiques de fonctionnement ; les accords de méthode prennent ainsi place dans le vaste mouvement
en cours de désétatisation et de renforcement des possibilités d'initiative des
représentants de la société civile.
-
Promouvoir la politique contractuelle : l'art du
compromis consiste, au-delà des points de vue en présence, au-delà des intérêts
qui sont en jeu, à imaginer des solutions qui soient acceptables par les uns et par les autres. En l'absence
d'un tel effort en vue de se comprendre et de se mettre d'accord, le
degré zéro du dialogue social conduit
à une pratique du harcèlement juridique, et
même judiciaire, qui est contraire à
l'intérêt bien compris de l'entreprise. Celui-ci est en effet susceptible
de déboucher sur une dégradation du climat social et le développement de tensions, sans
compter les conséquences négatives qui en résultent sur l'image, et même, avec
le développement des agences de notation sociale, sur la cotation financière de la
société.
-
Promouvoir l'émergence de relations sociales intelligentes
de façon à faire face à trois risques majeurs :
- le blocage des relations sociales et le développement
du harcèlement judiciaire ; lorsque les représentants du personnel ont
l'impression de ne pas être écoutés ou
d'être tenus systématiquement à l'écart des
décisions qui déterminent l'avenir de
l'entreprise et de ceux qui y travaillent, il ne leur reste guère
d'autre solution que de s'abriter derrière une lecture pointilleuse des textes définissant leurs
prérogatives ; les relations sociales se réduisent alors à un affrontement, toutes les
occasions étant bonnes, de saisir les autorités judiciaires des manquements reprochés à la partie
adverse ; le débat, au sein de l'entreprise, demande donc à être nourri de
façon à éviter que le respect des formes légales n'en viennent à occulter les sujets
de fond ;
- le chaos syndical et social ; le discrédit jeté
sur des syndicats affaiblis, dépourvus de prises sur les réalités économiques et
sociales de l'entreprise, déconnectés des
attentes de leurs mandants, parfois compromis dans des rentes de
situation confortables pour les militants qui en bénéficient mais parfois
très éloigné des intérêts des
salariés, est de nature à créer une situation où personne ne
contrôle plus rien ; la Direction ne trouve plus d'interlocuteurs suffisamment respectés pour
s'engager dans des compromis au nom de la collectivité des salariés ; et ceux-ci, de leur
côté, peuvent avoir le sentiment de ne plus être en mesure de se faire entendre. De là peuvent
résulter de fortes tensions et des conflits difficiles à surmonter en l'absence
d'interlocuteurs respectés ;
- le développement de tendances radicales d'origine
syndicales ou extérieures à l'entreprise (mouvement alter-mondialiste) ; lorsque les
syndicats modérés ne sont plus en mesure de s'engager, au nom de la collectivité
des salariés, surviennent des militants purs et durs prônant des solutions radicales et, bien
entendu, irréalistes ; ceux-ci suscitent alors une oreille d'autant plus attentive, parmi les
salariés, que les organisations traditionnelles se sont davantage
discréditées.
-
Affirmer une philosophie du pluralisme qui va bien
au-delà des problèmes spécifiques à l'entreprise :
par opposition à une vision
unilatéraliste du management de
l'entreprise, il s'agit de promouvoir une vision
multilatéraliste fondée sur la confrontation
des points de vue et des informations disponibles, la prise en
compte de l'ensemble des intérêts en présence en vue de
l'adoption de règles du jeu mutuellement
acceptées. La recherche permanente du compromis entre parties prenantes
rejoint ainsi les principes fondateurs du libéralisme politique.
Hubert Landier
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