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Groupe Management social -
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Hideyoshi
Le visiteur qui pénètre dans la cour du Tosho-Gu
Shrine, à Nikko, trouve sur sa gauche une frise en bois dont
le thème, depuis qu'elle fut sculptée vers le
début du 17ème siècle, a fait le tour du
monde. Il s'agit de la frise des trois singes : celui qui se ferme
les yeux, celui qui se bouche les oreilles, et celui qui se
clôt la bouche. Etait-ce l'image que l'artiste voulait donner
d'Ideyasu, le fondateur de la dynastie Tokugawa, qui allait
gouverner le Japon pendant presque 300 ans ? Certainement pas. Pas
plus qu'elle ne peut caractériser l'entrepreneur, comme
l'affirment pourtant de leur patron certains syndicalistes de
mauvaise humeur. L'entrepreneur se comporte à l'inverse : il
voit, il entend - et il s'exprime. Et il faut ajouter : il voit et
entend ce que d'autres avant lui n'avaient pas remarqué ; et
il s'exprime d'une façon nécessairement innovante.
D'où les différentes phases que suppose la
démarche de l'entrepreneur.
Voir et entendre
L'entrepreneur est d'abord et avant tout quelqu'un qui regarde
autour de lui et qui sait entendre ce à quoi d'autres ne
prêtent pas attention. Il est le contraire de quelqu'un de
bien intégré dans la vie au point de ne pouvoir
imaginer autre chose que l'environnement qui lui est familier.
C'est un inquiet ; il ne tient pas en place ; il cherche quelque
chose sans savoir exactement quoi ; il s'intéresse à
des sujets très éloignés en apparence de son
domaine de compétences ou de son activité actuelle ;
il sait s'arrêter et s'interroger devant quelque chose
d'imprévu ; il compare, il échafaude, il multiplie
les rapprochements en apparence incongrus pour finalement imaginer
quelque chose à quoi d'autres avant lui n'avaient pas
pensé.
Les raisons de cette recherche peuvent, de l'un à
l'autre, être très variées. Gilder (George
Gilder, L'esprit d'entreprise, Fayard, 1985) a bien montré
comment les membres de la communauté cubaine aux Etats-Unis
s'étaient signalés par un esprit d'entreprise
exceptionnel : immigrés de fraîche date, il leur
fallait se faire accepter ; il leur fallait trouver des moyens de
vivre sans pouvoir mobiliser les ressources de leurs concitoyens
déjà établis ; il leur fallait occuper des
créneaux inoccupés ou inexploités. Ils
avaient le ventre creux, étaient bien décidés
à se faire leur place au soleil et portaient sur leur
environnement un regard neuf, dégagé des
oeillères que représentent l'habitude et la
facilité.
Il y a aussi des raisons plus personnelles. L'entrepreneur veut
prouver et se prouver quelque chose à lui-même. Par sa
démarche, nécessairement personnelle, il s'oppose au
conformisme de son milieu familial, social ou professionnel. C'est
un réactif. Cet ingénieur - il s'appelait Thomas
Watson - venait de se faire vider de NCR (National Cash
Register) ; il va se poser en contredisant termes à termes
ses anciens patrons : son entreprise s'appellera donc International
Business Machines. Cette figure de la nouvelle économie,
bien connue en France, rate un examen et se fait plaquer par sa
petite amie : et c'est ainsi qu'il conçoit son premier jeu
vidéo. Viennent ensuite, par nécessité, la
recherche du profit, mais surtout, par goût, le pari que
représente, à l'origine, toute réussite.
Innover et réaliser
L'entrepreneur est donc a priori un solitaire. Il jette un
regard neuf autour de lui et repère des choses qui seront
autant de matériaux qu'il va combiner en une structure
inédite. Cela ne va pas de soi : il lui faut passer outre
les idées reçues, les certitudes toutes faites qu'on
cherche parfois à lui imposer. Il n'y a pas d'innovation qui
ne bouscule l'ordre établi et ne mécontente ceux qui
y sont installés. Il va donc imaginer autre chose, se
montrer audacieux et en même temps s'assurer que ça
marche ; il lui faut à la fois s'entêter et
tâtonner, rester fidèle à son idée
(contre tous ceux qui lui prédisent l'échec) tout en
la modifiant autant de fois qu'il le faudra pour qu'elle tienne
debout. Jusqu'à ce qu'il ait trouvé la bonne
combinaison.
Peu importe la nature de son innovation : produit,
procédé, service. L'entrepreneur va procéder
au rapprochement entre ce qu'il est possible de faire et ce qui
répond à un besoin. Il lui faut à la fois
maîtriser une technique et s'assurer de son marché.
D'où la rencontre fructueuse, à l'origine de
certaines entreprises, de l'ingénieur un peu fou et de
l'homme de communication. Au-delà du rêve vient le
calcul économique. L'entrepreneur (seul ou associé)
n'est pas seulement un innovateur, c'est également celui qui
va imposer son innovation, envers et contre tous ceux qui n'y
croyaient pas. Il lui faut se montrer imaginatif, mais
également réaliste. Sur cent idées qui lui
viennent à l'esprit, dix peut-être seront
techniquement réalisables et une seulement
économiquement faisable.
Solitaire dans la démarche très personnelle qui
l'anime, l'entrepreneur va vite découvrir ici qu'il n'en est
pas moins tributaire de son époque et de son milieu.
Léonard de Vinci, visionnaire génial, n'avait pas les
moyens techniques de réaliser ce que son imagination fertile
lui suggérait. Anders Graf n'aurait jamais pu vendre le
moindre microprocesseur dans la Hongrie de l'après-guerre -
et n'aurait jamais pu, devenu Handy Grove, lancer et
développer Intel. Cet environnement, autrement dit, peut
être plus ou moins favorable à l'entrepreneur. Il peut
être plus ou moins fertile en éléments
susceptibles de faire l'objet de combinaisons inédites, plus
ou moins permissif face au trublion qu'il représente, plus
ou moins favorable à la réalisation et à la
diffusion de ce qu'il a conçu. L'entrepreneur va donc
faire avec : valoriser ce qui lui est favorable, et s'efforcer de
neutraliser ce qui lui est défavorable - à moins
qu'il ne décide, comme Handy Grove, de s'exiler sous des
cieux plus favorables. Ce en quoi émigrer et entreprendre
répondent souvent à une même
démarche.
Convaincre
L'entrepreneur est donc celui qui a imaginé, en combinant
d'une façon inédite les ressources qu'il peut
mobiliser, quelque chose à quoi les autres avant lui
n'avaient pas pensé ou qu'ils n'avaient pas cru
réalisable. Il lui faut maintenant, pour aboutir, mobiliser
des moyens ; et donc il va lui falloir convaincre. La
démarche de l'entrepreneur, comme de tout créateur,
est solitaire à son point de départ, mais il ne peut
réussir que s'il parvient à rallier à sa
cause, et associer à sa réussite, les contributeurs
qui lui sont indispensables.
Ce n'est pas le plus facile. Le milieu dans lequel il
évolue peut être plus ou moins favorable à
l'innovation. L'entrepreneur, d'entrée de jeu, voit se
dresser contre lui toutes les formes de conservatisme : ceux qui
craignent pour la rente de situation que va bousculer son projet,
ceux qui n'imaginent pas que l'on puisse faire autrement que ce que
l'on a toujours fait, ceux qui craignent d'être
entraînés malgré eux dans une aventure dont ils
ne savent pas où elle les conduira. L'entrepreneur, donc se
heurte à de la méfiance, et cette méfiance est
d'autant plus étouffante qu'autour de lui la tendance est
forte à se replier autour de certitudes qui se veulent
définitives. En brisant la routine et les convenances, il
dérange. Il bouscule l'ordre établi et ceux qui en
sont les gardiens vont donc multiplier les objections.
Il va donc devoir solliciter un certain nombre d'interlocuteurs
postés derrière leur hygiaphone. Des administrations
dont la compétence consiste d'abord à empêcher
et dont le rôle est de s'opposer à se qui ne s'inscrit
pas dans l'ordre des textes. Des banquiers soupçonneux et
qui vont vite l'interroger sur ses antécédents, ses
références, les garanties qu'il est en mesure de leur
offrir. La cohorte de tous ceux qui ne voient que le risque, non
l'opportunité de co-réussite, de ceux qui mesurent
leur importance à leur capacité d'objection, de ceux
qui, tout simplement, ont peur de s'engager et
préfèrent se réfugier derrière le
respect des textes et des procédures.
Cette étape est probablement la plus difficile pour le
véritable entrepreneur. Son enthousiasme se heurte à
la grisaille d'arguments toujours les mêmes : ça ne
marchera pas, vous n'offrez aucune garantie, ceci est
impossible au regard du décret du 15 janvier 1922, etc.
L'entrepreneur peut être tenté de renoncer ; il a
l'impression de perdre son temps avec des gens qui de toutes
façons ne comprennent rien, qui ne veulent rien entendre,
qui lui opposent d'absurdes raisonnement, qui lui suggèrent
de tout arrêter et de rentrer dans le rang. C'est pour lui un
parcours du combattant, d'autant plus usant qu'il s'adresse
à un environnement administratif et financier plus
éloigné de l'esprit d'entreprise.
Réunir une équipe
Enfin, voilà qu'il a réuni les financements et les
autorisations nécessaires. Il lui faut maintenant
réunir une équipe. Il lui faut les meilleurs.
Mais les meilleurs, eux non plus, ne se laisseront pas
aisément convaincre. Il n'a peut-être pas grand chose,
sur le plan matériel, à leur proposer. Il lui faut
donc leur faire partager son enthousiasme, sa foi en leur
réussite. Car l'entrepreneur, nécessairement, doit
partager. Il ne pourra mobiliser les talents qu'à la seule
condition, d'une façon ou d'une autre, de les associer
à son rêve, qu'il s'agisse d'exploits technologiques,
de contribution à la création d'un monde meilleur ou,
d'une façon plus triviale, de gain matériel.
L'entreprise a cessé de se réduire à un seul
individu, habité par un projet personnel ; elle devra
désormais être portée par une bande,
animée par un rêve identique. C'est ce rêve
vécu ensemble qu'il s'agit désormais d'inscrire dans
la réalité.
L'entrepreneur, alors, doit faire preuve d'une certaine
humilité : il a apporté l'impulsion initiale, mais le
succès a cessé de ne dépendre que de lui ;
celui-ci dépendra désormais de la résonance
entre les talents. Il n'y a pas d'entreprise si chacun n'y a la
possibilité d'apporter sa contribution et d'en attendre un
retour. Il y a, certes, la capacité de l'entreprise à
surmonter les difficultés techniques et à occuper un
marché. Mais il y a aussi, en amont, le sens de l'aventure
vécue ensemble ; cela suppose un projet partagé, des
valeurs communes, et la reconnaissance des talents des uns et des
autres. Il n'y a pas d'entreprise possible s'il n'y a pas de
confiance ; le commerce est d'abord le commerce entre les
hommes.
Peu à peu l'entrepreneur va devoir ainsi s'effacer
derrière ce qui est devenu une réussite collective.
Il la tuerait à vouloir trop s'imposer. En revanche, il est
devenu un garant. Il s'efface, passe la main, mais personne ne
saurait oublier qu'il est à l'origine de l'entreprise. il
laisse le pouvoir à d'autres, mais conserve
l'autorité. Certains entrepreneurs, alors, se retirent,
considérant que leur oeuvre est achevée, pour se
tourner vers d'autres aventures ; certains par contre, vont devoir
s'imposer une difficile reconversion : celle qui consiste
désormais à gérer et à
développer.
Gérer et développer
Il s'agit, pour l'entreprise, d'une étape aussi
risquée que celle de sa création. La start-up a
grandi, dans une atmosphère de fête ; chacun s'est
donné à fond, ne ménageant pas ses efforts ;
l'ambiance y est celle d'une fête, où chacun se sent
porté par les autres, où l'ivresse de la
réussite entraîne au dépassement de soi. Les
relations interpersonnelles y sont fluides, les réactions
rapides face à des situations imprévues qui exigent
une réponse immédiate. Avec le temps et la croissance
des effectifs, pourtant, l'enthousiasme se refroidit un peu ; la
résonance naturelle entre les personnes laisse place
à un désordre grandissant.
C'est à ce moment qu'entre en scène le
gestionnaire, qu'il s'agisse du créateur de l'entreprise ou
de quelqu'un d'autre. Son rôle : organiser, optimiser les
ressources disponibles. C'est une mission difficile : il ne s'agit
pas de tuer l'enthousiasme à coup de procédures, mais
de procéder à l'indispensable régulation des
énergies. Et donc, il va falloir inventer des règles
qui soient cohérentes avec les valeurs fondatrices de
l'entreprise tout en constituant le préalable indispensable
à son développement. Par ailleurs, l'entreprise a
grandi, il lui faut se renouveler ; en permanence, il lui faudra
désormais trouver un compromis entre ordre et
désordre. Car la vie se situe entre l'ordre et le
désordre. Ce qui signifie qu'entreprendre, c'est
créer de la vie autour de soi.
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