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Document de référence
Entreprendre, c'est créer de la vie autour de soi

Ma vie,
mon oeuvre,
ne furent rien que le rêve d'un rêve.

Hideyoshi
1536-1598 • il fut le bâtisseur du Japon moderne ; il laissa la place à la dynastie des Tokugawa.
Ce poème fut écrit sur son lit de mort.

Le visiteur qui pénètre dans la cour du Tosho-Gu Shrine, à Nikko, trouve sur sa gauche une frise en bois dont le thème, depuis qu'elle fut sculptée vers le début du 17ème siècle, a fait le tour du monde. Il s'agit de la frise des trois singes : celui qui se ferme les yeux, celui qui se bouche les oreilles, et celui qui se clôt la bouche. Etait-ce l'image que l'artiste voulait donner d'Ideyasu, le fondateur de la dynastie Tokugawa, qui allait gouverner le Japon pendant presque 300 ans ? Certainement pas. Pas plus qu'elle ne peut caractériser l'entrepreneur, comme l'affirment pourtant de leur patron certains syndicalistes de mauvaise humeur. L'entrepreneur se comporte à l'inverse : il voit, il entend - et il s'exprime. Et il faut ajouter : il voit et entend ce que d'autres avant lui n'avaient pas remarqué ; et il s'exprime d'une façon nécessairement innovante. D'où les différentes phases que suppose la démarche de l'entrepreneur.

Voir et entendre

L'entrepreneur est d'abord et avant tout quelqu'un qui regarde autour de lui et qui sait entendre ce à quoi d'autres ne prêtent pas attention. Il est le contraire de quelqu'un de bien intégré dans la vie au point de ne pouvoir imaginer autre chose que l'environnement qui lui est familier. C'est un inquiet ; il ne tient pas en place ; il cherche quelque chose sans savoir exactement quoi ; il s'intéresse à des sujets très éloignés en apparence de son domaine de compétences ou de son activité actuelle ; il sait s'arrêter et s'interroger devant quelque chose d'imprévu ; il compare, il échafaude, il multiplie les rapprochements en apparence incongrus pour finalement imaginer quelque chose à quoi d'autres avant lui n'avaient pas pensé.

Les raisons de cette recherche peuvent, de l'un à l'autre, être très variées. Gilder (George Gilder, L'esprit d'entreprise, Fayard, 1985) a bien montré comment les membres de la communauté cubaine aux Etats-Unis s'étaient signalés par un esprit d'entreprise exceptionnel : immigrés de fraîche date, il leur fallait se faire accepter ; il leur fallait trouver des moyens de vivre sans pouvoir mobiliser les ressources de leurs concitoyens déjà établis ; il leur fallait occuper des “créneaux” inoccupés ou inexploités. Ils avaient le ventre creux, étaient bien décidés à se faire leur place au soleil et portaient sur leur environnement un regard neuf, dégagé des oeillères que représentent l'habitude et la facilité.

Il y a aussi des raisons plus personnelles. L'entrepreneur veut prouver et se prouver quelque chose à lui-même. Par sa démarche, nécessairement personnelle, il s'oppose au conformisme de son milieu familial, social ou professionnel. C'est un réactif. Cet ingénieur - il s'appelait Thomas Watson - venait de se faire “vider” de NCR (National Cash Register) ; il va se poser en contredisant termes à termes ses anciens patrons : son entreprise s'appellera donc International Business Machines. Cette figure de la “nouvelle économie”, bien connue en France, rate un examen et se fait plaquer par sa petite amie : et c'est ainsi qu'il conçoit son premier jeu vidéo. Viennent ensuite, par nécessité, la recherche du profit, mais surtout, par goût, le pari que représente, à l'origine, toute réussite.

Innover et réaliser

L'entrepreneur est donc a priori un solitaire. Il jette un regard neuf autour de lui et repère des choses qui seront autant de matériaux qu'il va combiner en une structure inédite. Cela ne va pas de soi : il lui faut passer outre les idées reçues, les certitudes toutes faites qu'on cherche parfois à lui imposer. Il n'y a pas d'innovation qui ne bouscule l'ordre établi et ne mécontente ceux qui y sont installés. Il va donc imaginer autre chose, se montrer audacieux et en même temps s'assurer que “ça marche” ; il lui faut à la fois s'entêter et tâtonner, rester fidèle à son idée (contre tous ceux qui lui prédisent l'échec) tout en la modifiant autant de fois qu'il le faudra pour qu'elle “tienne debout”. Jusqu'à ce qu'il ait trouvé la bonne combinaison.

Peu importe la nature de son innovation : produit, procédé, service. L'entrepreneur va procéder au rapprochement entre ce qu'il est possible de faire et ce qui répond à un besoin. Il lui faut à la fois maîtriser une technique et s'assurer de son marché. D'où la rencontre fructueuse, à l'origine de certaines entreprises, de l'ingénieur un peu fou et de l'homme de communication. Au-delà du rêve vient le calcul économique. L'entrepreneur (seul ou associé) n'est pas seulement un innovateur, c'est également celui qui va imposer son innovation, envers et contre tous ceux qui n'y croyaient pas. Il lui faut se montrer imaginatif, mais également réaliste. Sur cent idées qui lui viennent à l'esprit, dix peut-être seront techniquement réalisables et une seulement économiquement faisable.

Solitaire dans la démarche très personnelle qui l'anime, l'entrepreneur va vite découvrir ici qu'il n'en est pas moins tributaire de son époque et de son milieu. Léonard de Vinci, visionnaire génial, n'avait pas les moyens techniques de réaliser ce que son imagination fertile lui suggérait. Anders Graf n'aurait jamais pu vendre le moindre microprocesseur dans la Hongrie de l'après-guerre - et n'aurait jamais pu, devenu Handy Grove, lancer et développer Intel. Cet environnement, autrement dit, peut être plus ou moins favorable à l'entrepreneur. Il peut être plus ou moins fertile en éléments susceptibles de faire l'objet de combinaisons inédites, plus ou moins permissif face au trublion qu'il représente, plus ou moins favorable à la réalisation et à la diffusion de ce qu'il a conçu. L'entrepreneur va donc “faire avec” : valoriser ce qui lui est favorable, et s'efforcer de neutraliser ce qui lui est défavorable - à moins qu'il ne décide, comme Handy Grove, de s'exiler sous des cieux plus favorables. Ce en quoi émigrer et entreprendre répondent souvent à une même démarche.

Convaincre

L'entrepreneur est donc celui qui a imaginé, en combinant d'une façon inédite les ressources qu'il peut mobiliser, quelque chose à quoi les autres avant lui n'avaient pas pensé ou qu'ils n'avaient pas cru réalisable. Il lui faut maintenant, pour aboutir, mobiliser des moyens ; et donc il va lui falloir convaincre. La démarche de l'entrepreneur, comme de tout créateur, est solitaire à son point de départ, mais il ne peut réussir que s'il parvient à rallier à sa cause, et associer à sa réussite, les contributeurs qui lui sont indispensables.

Ce n'est pas le plus facile. Le milieu dans lequel il évolue peut être plus ou moins favorable à l'innovation. L'entrepreneur, d'entrée de jeu, voit se dresser contre lui toutes les formes de conservatisme : ceux qui craignent pour la rente de situation que va bousculer son projet, ceux qui n'imaginent pas que l'on puisse faire autrement que ce que l'on a toujours fait, ceux qui craignent d'être entraînés malgré eux dans une aventure dont ils ne savent pas où elle les conduira. L'entrepreneur, donc se heurte à de la méfiance, et cette méfiance est d'autant plus étouffante qu'autour de lui la tendance est forte à se replier autour de certitudes qui se veulent définitives. En brisant la routine et les convenances, il dérange. Il bouscule l'ordre établi et ceux qui en sont les gardiens vont donc multiplier les objections.

Il va donc devoir solliciter un certain nombre d'interlocuteurs postés derrière leur hygiaphone. Des administrations dont la compétence consiste d'abord à empêcher et dont le rôle est de s'opposer à se qui ne s'inscrit pas dans l'ordre des textes. Des banquiers soupçonneux et qui vont vite l'interroger sur ses antécédents, ses références, les garanties qu'il est en mesure de leur offrir. La cohorte de tous ceux qui ne voient que le risque, non l'opportunité de co-réussite, de ceux qui mesurent leur importance à leur capacité d'objection, de ceux qui, tout simplement, ont peur de s'engager et préfèrent se réfugier derrière le respect des textes et des procédures.

Cette étape est probablement la plus difficile pour le véritable entrepreneur. Son enthousiasme se heurte à la grisaille d'arguments toujours les mêmes : “ça ne marchera pas”, “vous n'offrez aucune garantie”, “ceci est impossible au regard du décret du 15 janvier 1922”, etc. L'entrepreneur peut être tenté de renoncer ; il a l'impression de perdre son temps avec des gens qui de toutes façons ne comprennent rien, qui ne veulent rien entendre, qui lui opposent d'absurdes raisonnement, qui lui suggèrent de tout arrêter et de rentrer dans le rang. C'est pour lui un parcours du combattant, d'autant plus usant qu'il s'adresse à un environnement administratif et financier plus éloigné de “l'esprit d'entreprise”.

Réunir une équipe

Enfin, voilà qu'il a réuni les financements et les autorisations nécessaires. Il lui faut maintenant réunir une équipe. Il lui faut “les meilleurs”. Mais les meilleurs, eux non plus, ne se laisseront pas aisément convaincre. Il n'a peut-être pas grand chose, sur le plan matériel, à leur proposer. Il lui faut donc leur faire partager son enthousiasme, sa foi en “leur” réussite. Car l'entrepreneur, nécessairement, doit partager. Il ne pourra mobiliser les talents qu'à la seule condition, d'une façon ou d'une autre, de les associer à son rêve, qu'il s'agisse d'exploits technologiques, de contribution à la création d'un monde meilleur ou, d'une façon plus triviale, de gain matériel. L'entreprise a cessé de se réduire à un seul individu, habité par un projet personnel ; elle devra désormais être portée par une bande, animée par un rêve identique. C'est ce rêve vécu ensemble qu'il s'agit désormais d'inscrire dans la réalité.

L'entrepreneur, alors, doit faire preuve d'une certaine humilité : il a apporté l'impulsion initiale, mais le succès a cessé de ne dépendre que de lui ; celui-ci dépendra désormais de la résonance entre les talents. Il n'y a pas d'entreprise si chacun n'y a la possibilité d'apporter sa contribution et d'en attendre un retour. Il y a, certes, la capacité de l'entreprise à surmonter les difficultés techniques et à occuper un marché. Mais il y a aussi, en amont, le sens de l'aventure vécue ensemble ; cela suppose un projet partagé, des valeurs communes, et la reconnaissance des talents des uns et des autres. Il n'y a pas d'entreprise possible s'il n'y a pas de confiance ; le commerce est d'abord le commerce entre les hommes.

Peu à peu l'entrepreneur va devoir ainsi s'effacer derrière ce qui est devenu une réussite collective. Il la tuerait à vouloir trop s'imposer. En revanche, il est devenu un garant. Il s'efface, passe la main, mais personne ne saurait oublier qu'il est à l'origine de l'entreprise. il laisse le pouvoir à d'autres, mais conserve l'autorité. Certains entrepreneurs, alors, se retirent, considérant que leur oeuvre est achevée, pour se tourner vers d'autres aventures ; certains par contre, vont devoir s'imposer une difficile reconversion : celle qui consiste désormais à gérer et à développer.

Gérer et développer

Il s'agit, pour l'entreprise, d'une étape aussi risquée que celle de sa création. La start-up a grandi, dans une atmosphère de fête ; chacun s'est donné à fond, ne ménageant pas ses efforts ; l'ambiance y est celle d'une fête, où chacun se sent porté par les autres, où l'ivresse de la réussite entraîne au dépassement de soi. Les relations interpersonnelles y sont fluides, les réactions rapides face à des situations imprévues qui exigent une réponse immédiate. Avec le temps et la croissance des effectifs, pourtant, l'enthousiasme se refroidit un peu ; la résonance naturelle entre les personnes laisse place à un désordre grandissant.

C'est à ce moment qu'entre en scène le gestionnaire, qu'il s'agisse du créateur de l'entreprise ou de quelqu'un d'autre. Son rôle : organiser, optimiser les ressources disponibles. C'est une mission difficile : il ne s'agit pas de tuer l'enthousiasme à coup de procédures, mais de procéder à l'indispensable régulation des énergies. Et donc, il va falloir inventer des règles qui soient cohérentes avec les valeurs fondatrices de l'entreprise tout en constituant le préalable indispensable à son développement. Par ailleurs, l'entreprise a grandi, il lui faut se renouveler ; en permanence, il lui faudra désormais trouver un compromis entre ordre et désordre. Car la vie se situe entre l'ordre et le désordre. Ce qui signifie qu'entreprendre, c'est créer de la vie autour de soi.

Hubert Landier   

 
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