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Groupe Management social -
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En France, la négociation ne constitue pas le mode le
plus spontané de régulation sociale ; la place
éminente occupée par l'Etat, la conception que de
nombreux chefs d'entreprises se font de leur autorité,
l'image négative qu'ils ont de leurs interlocuteurs
syndicaux, font obstacle à un développement de la
politique contractuelle telle qu'elle s'exerce dans la plupart des
pays européens. Notre histoire sociale est ainsi
ponctuée d'évènements brutaux - grèves
parfois sanglantes, révoltes et révolutions - les
instruments juridiques de la négociation étant
relativement récents par rapport à une tradition de
confrontation déjà bien établie lorsqu'ils
furent adoptés, ou imposés, par le
législateur.
Il convient pourtant d'observer que, dans une
société ouverte, la négociation
représente la forme normale de régulation entre des
points de vue et des intérêts nécessairement
hétérogènes. Elle oblige chacune des parties
à transcender ses positions de départ afin
d'accéder à une vision élargie des solutions
à promouvoir dans l'intérêt commun aux uns et
aux autres. Mais cela suppose du négociateur qu'il sache
reconnaître la part de vérité dont est porteur
son interlocuteur, aussi opposé soit-il à son propre
point de vue. La négociation se présente ainsi comme
la pédagogie du savoir vivre dans une société
respectueuse du pluralisme des opinions et des
intérêts.
La négociation, forme normale de régulation dans
le contexte d'une société ouverte
Dans une société fermée, au sens que Karl
Popper donne à cette expression (Karl Popper, La
société ouverte et ses ennemis, traduction française,
Le Seuil, 1979), le problème de la
négociation ne se pose pas ; ceux qui y exercent le pouvoir,
qu'il s'agisse du pouvoir politique ou du pouvoir économique
(l'un et l'autre étant souvent confondus),
considèrent en effet qu'ils représentent le bien, la
vérité et le progrès ; ceux qui s'opposent aux
détenteurs du pouvoir, pour des raisons qui semblent
à ceux-ci relever, soit de l'erreur, soit de la mauvaise
foi, soit encore de la méchanceté, sinon de la folie,
moyennant des moyens que par ailleurs ils réprouvent,
doivent être résolument combattus et si possible
éliminés en tant qu'opposants. D'un côté
le bien, de l'autre le mal, entre l'un et l'autre aucun compromis
n'étant possible. Un tel point de vue, lorsqu'il s'exprime
en une doctrine politique, débouche nécessairement
sur un régime autoritaire, qui ne souffre aucune
contestation. S'agissant de l'entreprise, il conduit les dirigeants
à considérer a priori toute forme de controverse,
voire de débat portant sur les modalités de son
devenir et sur le statut des salariés, comme un mal à
combattre ; dans cette perspective, les représentants du
personnel sont considérés comme éminemment
suspects ; les plus contestataires doivent être
combattus, les plus modérés placés sous
contrôle.
Une société ouverte, toujours au sens de Popper,
admet au contraire la coexistence d'une pluralité de points
de vue ; nul, serait-il en mesure d'écraser ses adversaires,
ne peut considérer qu'il détient la
vérité et prétendre que quiconque s'y oppose
est nécessairement dans l'erreur. Le détenteur du
pouvoir sait qu'il agit dans le cadre d'une rationalité
limitée (L'invention de la réalité, ouvrage
dirigé par Paul Watzlawick, traduction française, Le Seuil,
1988) ; il doit ainsi admettre que son adversaire exprime
peut-être une part de vérité ; à partir
de là, le débat est ouvert, qui permettra de faire
émerger une solution qui sera peut-être meilleure que
celle que préconisaient au départ chacun des
interlocuteurs, qui permettra de mieux tenir compte des
perspectives, des intérêts et des contraintes en
présence. Telle est l'essence de la négociation. Ceci
vaut en politique et tout autant dans l'entreprise ou dans
n'importe quelle autre structure sociale supposant la recherche de
solutions correspondant à un intérêt commun se
situant au-delà des points de vue particuliers et des
intérêts en présence.
La négociation est nécessairement l'issue d'une
situation conflictuelle
Entrer dans le jeu de la négociation, que ce soit dans
l'entreprise elle-même ou au niveau des instances
déléguées que constituent les organisations
professionnelles et syndicales, suppose toutefois d'admettre que
l'entreprise est foncièrement
hétérogène. S'y expriment des points de vue
différents, issus de visions du monde, de doctrines ou
d'expériences différentes. Et s'y manifestent des
intérêts différents, qui peuvent entrer en
contradiction les uns avec les autres. La négociation est
donc nécessairement l'issue d'une situation
conflictuelle.
Le dirigeant peut en nier l'existence. Il se représente
alors lui-même comme porteur de l'intérêt
général et d'une rationalité qui se voudrait
définitive ; hors des solutions qu'il préconise,
point de salut pour l'entreprise et pour ceux qui en sont les
parties prenantes, au premier rang desquelles le personnel.
Certains chefs d'entreprises et certains cadres dirigeants, en
France, en paraissent persuadés ; le processus de
sélection rigoureux que représente le diplôme
qu'ils mettent volontiers en avant, leur carrière et leurs
réussites passées, éventuellement en de tout
autres domaines, les en ont convaincus. S'opposer aux solutions
qu'ils préconisent, ceci revient pour eux à nier le
processus d'excellence dont ils sont issus ; c'est donc l'image
qu'ils se font d'eux-mêmes qui est en cause ; et cela suffit
pour qu'ils s'accrochent avec la dernière énergie aux
solutions qu'ils préconisent.
Pour ceux-ci, l'interlocuteur qui ne se contente pas d'approuver
ne peut être qu'un fou, un être irrationnel ou un
ignorant. D'autres, par contre, loin de sous-estimer la
portée du point de vue de leurs interlocuteurs, s'y opposent
au contraire parce qu'ils voient bien qu'ils vont à
l'encontre de leurs propres intérêts, ou de ceux
qu'ils défendent. Pour eux, les relations sociales se
résument à un rapport de forces (quitte à
accuser certains de ceux qu'ils se représentent comme des
adversaires de pratiquer la lutte des classes). L'objet de la
négociation, quand elle ne peut être
évitée, sera de faire le moins de concessions
possibles, non de rechercher une solution qui sera durablement
viable par ce que résultant d'un jeu à somme
positive. Nombre de dirigeants s'inscrivent dans cette perspective
: pour eux, la négociation est une contrainte. Ils ne s'y
prêtent que lorsqu'ils ne peuvent pas faire autrement, et
c'est toujours avec l'espoir, soit d'imposer finalement leur point
de vue, soit de circonvenir leurs interlocuteurs. S'agit-il pour
autant d'une véritable négociation ? Il est permis
d'en douter. Celleci suppose en effet de chercher à
s'élever au-dessus des points de vue en présence et
des intérêts en jeu afin de construire, et ce n'est
jamais facile, une solution qui soit intelligente, autrement dit,
une solution qui intègre les points de vue, les contraintes
et les intérêts en présence. Il ne s'agit pas
de nier leur hétérogénéité, mais
de les reconnaître afin de les dépasser.
La négociation nécessite ainsi, pour chacun des
interlocuteurs en présence, d'admettre qu'il ne
détient ni la solution qui pourrait convenir à tous
ni même la totalité des informations qui permettraient
d'y accéder. Chacun en effet agit dans le cadre d'une
représentation de la réalité qui, loin d'en
épuiser la richesse et les potentialités, la
réduit à ce qui fait sens pour lui, compte tenu de sa
formation, de ses convictions, de la culture qui l'imprègne,
de son expérience de la vie et des informations dont il
dispose. Ces représentations constituent autant de
repères utiles pour l'action, mais elles tracent en
même temps les limites de la compréhension qu'a
l'intéressé du monde dans lequel se situent son
action et des situations auxquelles il se trouve confronté.
Le négociateur, tout en exprimant la volonté de
défendre le point de vue qui l'anime et les
intérêts qu'il défend, doit ainsi avoir
l'humilité de reconnaître que ceux-ci s'inscrivent
dans le cadre d'une perspective limitée ; la confrontation
de ses certitudes avec celles de ses interlocuteurs le conduira, au
fil de la négociation, à tenter de parvenir à
une perspective plus large intégrant les points de vue des
uns et des autres. Il lui faut ainsi s'engager avec les convictions
qui l'animent tout en ayant l'humilité de reconnaître
que son point de vue initial gagnera peut-être à se
trouver modifié par la confrontation avec celui qui anime
ses interlocuteurs ; il doit être ferme dans ses convictions
et dans ses intentions tout en acceptant à l'avance de se
laisser bousculer par ses interlocuteurs.
La négociation comporte donc deux aspects
différents. Elle permet de résoudre une situation
conflictuelle, au moins potentiellement, par la construction d'une
solution conforme à l'intérêt commun aux
parties en présence. Mais en outre, elle permet à
chacun des interlocuteurs, par la confrontation des points de vue,
d'accéder à une vision plus large, porteuse d'une
remise en question de ses représentations initiales.
Vraie et fausse négociation
La négociation ne s'engage jamais pour le simple plaisir
d'échanger des idées. Elle intervient parce qu'il
faut en finir avec une situation qui ne saurait durer et qui exige
un réaménagement des relations entre les parties en
présence. Il s'agit donc de se mettre d'accord sur des
dispositions qui les engageront et serviront de cadre à
leurs relations futures en tenant compte des intérêts
et des contraintes en présence. A partir de points de vue
différents, à partir d'intérêts
différents, à partir de contraintes
différentes, elle vise à échafauder une
solution dont les uns et les autres jugeront qu'elle est à
la fois conforme à leur intérêt commun et
viable pour chacun d'entre eux, compte tenu de la
représentation qu'il se fait de son propre avenir.
Les parties en présence maintiennent ainsi le point de
vue qui leur est propre ; ce point de vue, toutefois,
apparaît désormais comme étant relatif ; le
négociateur a dû tenir compte des arguments que lui
avançait son interlocuteur ; il a été
obligé d'y reconnaître une part de
vérité ; les positions de principe qui l'opposaient
à lui ont laissé place à la reconnaissance de
ce que celles de son interlocuteur étaient logiques et ne
pouvaient être rejetées comme aberrantes. Dans leurs
relations, le communiste reste communiste, le libéral reste
libéral, mais ils peuvent apprendre à se
connaître, à construire les bases de leur coexistence,
à mesurer ce qu'ils peuvent attendre l'un de l'autre ; un
précaire équilibre a été trouvé,
qui les conduira peut-être à aller au-delà de
certaines de leurs certitudes initiales. Ils ont, autrement dit,
appris à mieux se connaître.
Les points de vue abstraits auront, au passage, laissé
place à une appréciation beaucoup plus
concrète des dispositions pratiques susceptibles de convenir
aux uns et aux autres. Souvent, dans l'entreprise, la
négociation résulte de l'apparition d'un
déséquilibre devenu insupportable pour l'une ou pour
l'autre des parties en présence : les coûts sont
devenus trop élevés et la Direction de l'entreprise,
soucieuse d'en assurer la survie, doit songer à
réduire les effectifs ; ou bien les conditions de travail se
sont progressivement détériorées au point
d'être devenues inacceptables aux yeux des salariés
concernés. Un évènement fortuit sert alors de
déclencheur : la Direction annonce un plan social, ou bien
le personnel se met en grève. C'est le conflit. Mais
à un moment ou à un autre, il faudra bien trouver le
moyen d'en sortir. C'est alors que va s'engager la
négociation.
Fréquemment, toutefois, il arrive que celle-ci
débouche sur un compromis qui ne constitue en aucun cas une
solution au problème posé. Le processus sera par
exemple le suivant :
Certes, il y a eu compromis. Les interlocuteurs en
présence, quoique fatigués, en sortent satisfaits.
Peut-on toutefois parler d'une véritable négociation
? En fait, aucun des problèmes très concrets qui, par
leur accumulation, avaient conduit au mouvement de grève,
n'a été vraiment abordé. Les causes
d'irritation sont toujours là, l'encadrement s'y montre
toujours aussi peu attentif, et la Direction donne toujours
d'elle-même l'impression de se moquer du monde. A la
prochaine occasion, ce sera de nouveau la grève. Dans ces
conditions, l'arrangement salarial n'aura constitué qu'une
solution de facilité.
La négociation peut dissimuler ainsi de multiples
faux-semblants. Elle peut éviter les sujets qui
fâchent en se limitant à un compromis qui laisse
intactes les véritables causes du conflit dont il s'agissait
de sortir. Elle peut consister aussi, pour la Direction, profitant
d'un rapport de forces favorable, à imposer les solutions
qu'elle préconise sous couvert d'une négociation
au terme de laquelle elle sait pouvoir obtenir la signature d'un ou
plusieurs syndicats (souvent minoritaires) qui dépendent
plus ou moins d'elle pour leur survie. Elle peut s'épuiser
en une obligation à laquelle on se plie parce qu'il faut
bien respecter la loi, en une comédie à l'usage de la
galerie, ou en une routine dont l'on respecte le calendrier sans
conviction.
Ce sont là autant de formes dégradées de la
négociation : rien n'en sort de nouveau dans
l'équilibre des rapports entre les interlocuteurs en
présence, rien n'est modifié dans l'image qu'ils se
font les uns des autres, et il s'agit au fond d'un simple moyen de
prolonger l'existant, non de modifier ou d'adapter le contrat sur
lequel se fondent les relations entre les parties en
présence.
Au-delà de son objet matériel, la
négociation répond à un besoin de
reconnaissance
Il ne saurait avoir de négociation, au sens
véritable du terme, sans concession, venant de chacune des
parties en présence. Une concession ne se limite pas au
produit d'un simple marchandage. Il s'agit d'une disposition d'une
portée qui peut être capitale pour celui qui
l'accepte. Elle lui coûte, matériellement, mais
surtout moralement. Elle représente, au nom d'un
impératif qu'il est bien obligé d'admettre, une
renonciation à un principe auquel il n'était pas
question jusqu'à présent pour lui de déroger.
Il lui a fallu admettre que l'intérêt commun imposait
de sacrifier le point de vue plus étroit qui guidait
jusqu'à présent son discours et son comportement. Les
syndicalistes n'ont pas tort, alors, lorsqu'ils parlent
d'arracher une concession au patron, fût-ce au prix de
concessions de leur part.
La concession, bien entendu, porte sur des dispositions
matérielles ; mais il convient de bien voir qu'elle est
d'abord de nature morale. Le négociateur a dû
s'incliner devant les raisons qui animaient son interlocuteur. Il a
dû admettre que son point de vue initial méritait
d'être corrigé, qu'il lui fallait renoncer à
l'image qu'il se faisait de ses intérêts afin
d'accéder à un intérêt commun dont il a
fini par reconnaître la valeur ; par le jeu des concessions
réciproques, ceux qui se considéraient comme des
étrangers, ou comme des adversaires, ont appris à se
mieux connaître, à faire société,
à s'admettre comme des partenaires liés par un
contrat, par des intérêts communs, par des
perspectives communes.
Ce que met en jeu la négociation, c'est donc finalement
la reconnaissance de l'autre. Dans l'exemple proposé plus
haut, les sources d'irritation peuvent, en soi, être
bénignes, mais ce qui devient insupportable aux yeux du
personnel, c'est que la Direction s'abstienne de répondre
aux récriminations qui lui ont été mainte fois
présentées. Des faits insignifiants en viennent ainsi
à constituer autant de signes du mépris des gens
d'en haut pour ceux d'en bas. La grève devient alors une
affaire de dignité ; il s'agit d'obtenir des chefs, des
patrons, qu'ils accordent enfin un minimum d'importance à ce
que leur clament les gens d'en bas ; la négociation va
les obliger à enfin écouter. Les concessions de la
Direction se chargent ainsi d'une valeur symbolique : les avoir
obtenu, c'est exister enfin.
Symétriquement, les dirigeants de l'entreprise sont bien
obligés d'admettre qu'ils ne peuvent maîtriser le jeu
comme ils le voudraient ; il leur faut tenir compte du point de vue
de leurs interlocuteurs. Ils peuvent bien considérer que
leurs exigences sont irréalistes ou de nature à
mettre en péril l'avenir de l'entreprise, elles n'en sont
pas moins exprimées d'une façon qui ne permet plus de
les ignorer. La négociation va ainsi conduire à une
double pédagogie : les représentants du personnel
devront apprendre à mieux connaître les
préoccupations de la Direction ; et celle-ci va devoir
prendre ne considération une dimension de la vie de
l'entreprise qui n'est sans doute pas celle à laquelle ils
étaient le plus attentifs.
Cet arrachement des uns et des autres par rapport à leurs
certitudes initiales va les conduire progressivement à se
considérer comme étant engagés dans une
même aventure. Nul ne saurait désormais s'approprier
la maîtrise intégrale du devenir commun qu'il s'agit
de tracer. Ce qui explique probablement combien la
négociation peine à s'imposer en France comme un mode
normal de régulation sociale. Au point de départ se
lit une tradition autoritaire qui s'enracine très
profondément dans notre histoire. La
légitimité des représentants du personnel n'a
été que tardivement reconnue par le
législateur ; et elle peine encore à s'imposer dans
certaines entreprises. Face à ce mur, il était
tentant, pour les militants, de se réfugier dans une
position extrême visant au renversement de l'ordre existant.
D'où l'influence exercée par les utopies
révolutionnaires. Mais un tel discours n'aura fait que les
rendre plus indésirables encore aux yeux des dirigeants
d'entreprises.
Ainsi se trouve tracé un cercle vicieux duquel nous
sommes loin d'être sortis encore : d'un côté une
tentation de type autoritariste refusant toute pertinence au
discours de l'autre ; et de cet autre bord, une tentation de type
extrêmiste déniant toute légitimité
à un ordre social qui ne reconnaît pas lui-même
la légitimité de la représentation sociale et
syndicale. D'un côté comme de l'autre, se dessine de
la sorte le spectre d'une société fermée
refusant, au nom d'idéologies symétriques,
l'existence d'une pluralité des points de vue et des
intérêts. Et c'est pourquoi il convient de saluer la
figure du négociateur qui, d'un bord à l'autre,
souvent dans l'urgence, s'efforce de construire de fragiles
passerelles et d'échafauder ainsi les voies d'un devenir
commun.
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